Du Temps des Pierres au premier feu

Chroniques d’Edranor

L’histoire de la vallée des Échos, des premières pierres levées jusqu’à l’arrivée de vos colons.

Prologue

Ce que fut Edranor

Edranor fut la terre des vals du Nord liés par un serment. Après le Départ, son nom survécut dans les chants et dans un titre porté en exil. Son passé est écrit jusqu'au premier feu de la fondation ; la suite ne l'est nulle part.

Ce qu'on sait d'Edranor couvre une quarantaine de générations d'hommes ; avant eux, il y eut le temps des Pierres, dont les Oyants gardent le récit. Ce savoir s'arrête un soir de printemps, dans le Bassin des Échos, quand trois couples allument un feu. Nul ennemi ne les attend, nulle prophétie ne les annonce. Il y a une vallée, des traces, des voisins plus anciens que les hommes, et une question que chaque seigneur tranchera à sa manière : que ferez-vous de cette terre ?

Le nom

Le nom vient du vieil édrain, la langue des bâtisseurs du Pacte : edra, l'écho, la trace qu'un geste laisse dans la terre ; edran, ce qui répond ; -or, « là où ». Edranor veut dire « là où la terre répond », et l'on dit plus simplement : la terre qui répond. Les Oyants, le plus vieux peuple de la vallée, disent qu'elle fut le premier lieu du monde à renvoyer une voix.

Une terre sans roi

Edranor ne fut jamais un royaume au sens du Sud : ni roi, ni capitale, ni frontière tracée. Ce furent des vals du Nord liés par un serment, le Pacte des Seuils, prêté aux Pierres des Échos par les hommes et par deux peuples plus anciens. La vallée des Échos en était le cœur, parce que les Pierres s'y trouvent. Les vieux textes parlent de sept vals. On n'en connaît plus que deux noms : Edravel, la vallée des Échos, et Lennvel, « le val des eaux dormantes », quelque part vers l'ouest.

Au temps de sa grandeur, des seigneurs du Sud vinrent à leur tour jurer aux Pierres : ne pas porter la guerre de l'un à l'autre, ouvrir leurs greniers les années de faim, tenir la chronique de leurs jours. Le nom s'étendit à eux. Edranor allait aussi loin que portait le serment, pas plus loin.

Le garde des serments

Le Pacte ne couronnait personne. On choisissait un garde des serments, qui jurait devant les Pierres et portait le titre d'Edrahald, « celui qui garde l'écho ». Le Sud le rendit par « Seigneur d'Edranor », ou « Dame d'Edranor ». Ses charges, que le Pacte fixa en quatre mots, tenaient à la réserve, au registre, au seuil et à la veille ; il ne prélevait rien pour lui. Le prévôt du bourg neuf, qui organise les livraisons sans rien lever, en est l'héritier, dit la tradition : on ne garde plus les seuils, on garde les greniers.

Chaque garde désignait qui jurerait après lui. Puis vint le Départ : il y a cinq générations, la rive ouest se vida, et le titre partit vers le Sud avec le Registre des Seuils. En exil, il devint un héritage de famille, puis un nom qu'on se passait avec un coffre. Depuis, une lignée le porte sans terre où l'exercer. Celui qui le tient aujourd'hui l'a reçu par le sang, par un serment ou par un don. Aucun récit ne tranche.

Ce que la terre retient

Tout ce qui se fait sur une terre y laisse quelque chose. Les pas couchent l'herbe, puis la tuent, puis creusent un sentier. Ce sont les échos : des traces, jamais des âmes ni des fantômes. Les échos ordinaires s'effacent : l'herbe est patiente. Ce qui fut répété pendant des générations, vécu dans une grande violence ou juré devant la pierre laisse une ruine, un nom de lieu, un tertre. Les morts, eux, ne reviennent pas.

Une chronique interrompue

Le mot royaume vient du Sud ; les anciens disaient « la terre ». Il désigne ce que le seigneur rassemble : un bourg, ses réserves, sa chronique, ses gens. Au premier jour, il compte six personnes. Les vals d'Edranor furent liés par un serment, puis déliés. Les relier de nouveau par l'alliance, l'exemple, l'échange ou la force, s'entendre avec les peuples qui y vivent, ou n'en rien faire : chaque seigneur en décidera. La chronique d'Edranor s'est interrompue le jour du Départ. Elle reprendra à la première ligne de la vôtre.

« Edranor s'arrête là où l'on a oublié son nom. »

Ce que disent les vieux

La trame du temps

Les sept âges d’Edranor

De la première pierre levée au premier feu des colons.

I

Avant les hommes

Le Temps des Pierres

Les Oyants lèvent les premières pierres là où la vallée leur renvoie la voix.

Temps sans traces et Temps des Pierres, avant les hommesPrélude

La Première Réponse

On raconte qu'en un monde où aucune voix ne revenait, une vallée, un soir, répondit à un Oyant.

Avant les hommes, avant le pont et le Pacte, des pierres furent dressées dans la vallée des Échos. Les Oyants en gardaient la raison, et les hommes l'ont retenue : cette terre fut la première à renvoyer une voix. D'autres peuples racontent autrement le commencement, et nul ne tranche.

Le monde muet

Les hommes appellent Temps sans traces ce qui précède tout compte : la terre existait, mais rien ne s'y souvenait encore. De la fin de ce temps, ils ont gardé un récit des Oyants. C'est un mythe. Il ne dit ni comment le monde fut fait, ni par qui. Il raconte seulement le soir où, pour la première fois, une voix revint.

Au commencement de la mémoire, le monde ne répondait pas. On pouvait appeler dans les plaines ou dans les forêts : la voix partait et ne revenait jamais. Or les Oyants se guident à l'oreille. Ils claquent de la langue, heurtent un caillou contre un autre, et écoutent ce qui revient. Dans ce monde muet, rien ne revenait. Ils marchaient sans savoir où ils étaient.

La vallée répondit

Un soir, l'un d'eux entra dans une vallée large, bordée de murs de roche à l'ouest et au nord. Le récit ne dit pas son nom. Il frappa deux pierres l'une contre l'autre, et la vallée répondit. Le son revint des escarpements, puis de l'autre rive, puis une troisième fois, plus faible, sans qu'on sache d'où.

Il resta jusqu'à l'aube pour écouter. Il ne fit rien d'autre. Au matin, il avait compris que cette terre gardait ce qu'on lui confiait. Ce fut, disent les Oyants, le premier lieu du monde à renvoyer une voix. Un pays qui répond leur est sacré. Ils ne disent pas qui fit le monde, ni même s'il fut fait : à les entendre, il a seulement commencé à se souvenir de lui-même.

Les pierres dressées

Les Oyants dressèrent des pierres dans la vallée, là où la terre répond le mieux. Ils ne les taillèrent pas : ils les levèrent brutes, telles que la roche les donnait. Sur la rive est, en terrain découvert, ils dressèrent un anneau de onze pierres et une douzième au milieu, la pierre où l'on parle : les Pierres des Échos. Bien plus tard, les bâtisseurs du Pacte appelleraient chacune de ces pierres une « tharn ».

Dans les prés de l'ouest, les Oyants dressèrent une pierre seule : le menhir des Prés. Ils ne bâtirent rien d'autre, ni maison ni ville. Au centre de l'anneau, dit-on, une parole revient, nette et un peu plus grave. Longtemps après, les carriers disaient que le front de la carrière voisine renvoyait la voix. Les Oyants, eux, n'expliquaient rien.

D'autres commencements

Les Tresseurs, eux, disent que le monde est une tresse. Chaque jour y ajoute un brin, et rien ne s'y défait tout à fait ; mais les premiers brins sont au fond, sous tous les autres, là où plus personne ne peut les toucher. Les Suies ne racontent rien. Ils disent qu'ils sont nés de la roche fendue, dans le noir, et que le noir n'a pas de commencement.

Les hommes savent seulement qu'ils sont venus du Sud, et tard. C'est peut-être pour cela qu'ils écrivent tout. Aucun de ces récits n'efface les autres : ils se tiennent côte à côte, comme les pierres d'un même cercle. Le commencement est plus ancien que tous ceux qui le racontent.

Un monde trop grand

Au temps où l'on dressait les pierres, les Tresseurs vivaient déjà dans les grandes eaux dormantes de l'ouest et venaient pêcher jusqu'à la roselière. Les Suies creusaient les Monts Fendus, loin au nord-est. Les Lourds dormaient sous les tertres et les tourbières. Ces peuples ne se faisaient pas la guerre : ils étaient trop peu nombreux, et le monde trop grand. Quand les hommes montèrent par le sud de la vallée, là où elle s'ouvre, les pierres étaient déjà debout. Nul ne sait qui elles attendaient, ni si elles attendaient quelqu'un.

II

Vers 40 à 37 générations avant la fondation

Le Temps des deux rives

Les premiers hommes montent du Sud et s'installent face à face, un peuple sur chaque rive. Premières querelles, premières paix.

Vers 40 à 37 générations avant la fondationPrélude

Le Temps des deux rives

Sur deux rives que rien ne reliait, les premiers hommes de la vallée vécurent à portée de voix, jamais à portée de main.

Les premiers hommes arrivèrent du Sud et trouvèrent une rivière que nul ne passait. Ils s'établirent sur les deux bords et vécurent des générations face à face. De ce temps sans livre, on connaît deux querelles ; la tradition y ajoute trois couples sans nom, et un usage.

Deux courants

Les hommes arrivèrent tard. Quand ils vinrent du Sud, par où la vallée s'ouvre, les pierres des Oyants étaient déjà debout : l'anneau des Pierres des Échos sur la rive est, le menhir des Prés seul dans l'herbe de l'ouest. Entre les deux coulait la rivière, profonde et sans gué. Les gens d'autrefois, dit-on, ne lui donnaient pas de nom ; ils disaient « la rivière », comme on dit « la mère ». Les hommes montèrent donc en deux courants, chacun sur sa rive.

Sur la rive ouest vinrent d'abord des bergers et des pêcheurs. Ils s'établirent entre les prés et les marais, là où l'herbe est grasse et où l'eau dort. Puis vinrent des laboureurs, qui défrichèrent le Bassin et y ouvrirent les premiers sillons. Deux fois l'an, les troupeaux traversaient ces terres neuves pour monter aux hauts pâturages, puis pour en redescendre. Les bêtes des uns et les blés des autres finiraient par se disputer le même passage.

Sur la rive est vinrent des gens de la pierre et du bois : carriers, charbonniers, arboriculteurs. On les appellerait plus tard les gens des Marches. Ils avaient la pierre claire et les chênes, mais le fer des Hauts Bois restait sur l'autre rive, hors d'atteinte. Du Bassin, on voyait monter la fumée de leurs meules de charbon. En face, les champs gagnaient sur l'herbe, sillon après sillon. Chaque rive regardait vivre l'autre.

Par-dessus l'eau

Longtemps, il n'y eut pas d'autre lien que la voix. On s'appelait par-dessus l'eau : des noms, des nouvelles, parfois rien, seulement pour entendre répondre. Les escarpements de l'ouest et du nord renvoyaient les voix ; un nom lancé vers eux revenait. C'est, dit la tradition, l'une des origines du nom de la vallée, et la plus humaine. Des voix passaient l'eau quand les gens ne le pouvaient pas.

Chaque rive eut sa querelle, et la régla seule. À l'ouest, vers la 39ᵉ génération, bergers et laboureurs se battirent deux jours dans l'herbe haute, pour le passage des troupeaux et pour la source. Il y eut trois morts, dont deux frères, un dans chaque camp. Ce fut la Bataille des Prés ; elle finit par la Paix de la Levée.

À l'est, une génération plus tard, une galerie creusée vers le fer, loin au nord-est, dans les contreforts des Monts Fendus, déboucha chez les Suies, un peuple des galeries. Un Suie fut tué, deux charbonniers furent brûlés. De cette Querelle des Galeries sortit la Paix de suie. Les deux rives restèrent pourtant séparées jusqu'à l'été où une corde passa l'eau.

Les Six

La tradition garde un autre souvenir de ce temps. Le premier village du Bassin aurait été fondé par trois couples. Leurs noms sont perdus, leur tombe aussi, et du village il n'est rien resté que l'on puisse montrer. L'usage, lui, a survécu : une seigneurie se fonde à six.

Une quarantaine de générations plus tard, l'usage tient toujours, et le nouveau seigneur s'y conforme. Au premier jour de la fondation, trois couples dressent leurs tentes dans le Bassin, autour d'un seul feu. Leur coutume est plus vieille que tout livre de la vallée. En face, comme au temps des deux rives, l'autre bord se voit et ne s'atteint pas. Ce qu'il deviendra, personne ne l'a écrit.

Vers la 39ᵉ générationGrande bataille

La Bataille des Prés et la Paix de la Levée

Deux jours de faux et de fléaux pour une source ; le second, des Tresseurs entrèrent dans l'eau, et personne n'osa plus frapper.

Bien avant le premier pont, bergers et laboureurs de la rive ouest se battirent pour les prés et pour la source où naît le ruisselet. Il y eut trois morts et un hiver de faim. De cette querelle restèrent une levée à une seule trouée, neuf pierres autour d'une source et une coutume : la part d'eau.

Prélude

Sur la rive ouest, les bergers étaient venus les premiers, avec des pêcheurs. Ils s'étaient installés entre les prés et les marais et, deux fois l'an, ils menaient leurs troupeaux des prés de l'ouest aux hauts pâturages à travers le Bassin. Les laboureurs arrivèrent après eux. Ils défrichèrent le Bassin et poussèrent leurs sillons jusque sur le chemin des troupeaux. Plus loin à l'ouest, dans les grandes eaux dormantes, vivaient les Tresseurs, qui venaient pêcher jusqu'à la roselière. Il n'y avait alors ni pont, ni Pacte, ni Registre. L'autre rive n'était qu'une voix qu'on entendait par-dessus l'eau.

Les bêtes piétinaient les blés tendres. Les laboureurs creusaient des fossés ; les bergers les comblaient. À chaque montée, à chaque descente des troupeaux, on recommençait. Puis vint un été sec. La source où naît le ruisselet devint la seule eau sûre des prés, et chacun la voulut pour soi. Ce n'était alors qu'un creux parmi les fougères, sans une pierre autour.

La bataille

Ce ne fut pas une bataille d'armées. Ce furent deux jours de coups à travers l'herbe haute, à la saison de la fauche, avec ce qu'on avait en main : des faux, des fléaux, des houlettes, des haches de bûcheron. Les laboureurs barrèrent le chemin des troupeaux au pied du menhir des Prés, une pierre brute et solitaire que les Oyants avaient levée là bien avant les hommes. Les bergers forcèrent le barrage et tinrent la source. Le soir tomba sur une herbe couchée que personne n'avait fauchée.

Le second jour, des Tresseurs sortirent des roseaux. Ils étaient sans armes. Hauts sur jambes, longs de cou, la peau mouchetée, ils traversèrent l'herbe foulée et entrèrent dans la source jusqu'aux genoux. Puis ils ne bougèrent plus. Ils savent rester ainsi des heures, immobiles comme des hérons. Personne n'osa frapper dans l'eau où ils se tenaient. Une faux s'abaissa, puis une autre. La bataille s'arrêta là.

Le prix

Trois morts. Parmi eux, deux frères qui s'étaient battus chacun dans un camp. Une bergerie brûlée, et un champ incendié en représailles. C'est peu, à côté des guerres qui vinrent ensuite. Mais la fauche était perdue. L'herbe couchée ne se releva pas ; elle pourrit sous les pluies d'automne. L'hiver suivant fut le premier hiver de faim de la vallée.

Ce fut une querelle de voisins, où l'on frappait des gens dont on savait le nom, et parfois son propre sang. Des deux frères, chaque camp pleura le sien. Ce ne serait pas la dernière fois que la vallée paierait une querelle de son grain.

Ce qui en resta

La paix se fit à la source même. Neuf maisons la jurèrent. Chacune posa une pierre autour du creux où naît le ruisselet et versa un peu d'eau à terre, comme les Tresseurs étaient entrés dans l'eau. De ce geste vient la part d'eau : depuis, en Edranor, on la verse pour sceller un accord, et aussi aux mariages.

Ensemble, on éleva entre le Bassin et les prés une levée de terre, bordée d'un fossé et d'une haie d'aubépines et de noisetiers. Ceux qui s'étaient battus dans l'herbe haute portèrent la terre côte à côte. La levée n'eut qu'une trouée, avec un ponceau sur le ruisselet. Les bêtes passeraient là et nulle part ailleurs, à des jours fixés, et l'on pourrait les compter.

Les prés furent laissés aux bergers pour l'hiver, et le Bassin garda ses blés. Le menhir des Prés servit de borne : on y entaillait les droits de pâture. Pendant des générations, on compta les bêtes à la trouée. Au temps du Pacte, les gens du Bassin reçurent la garde de la levée, et les pâtres celle du col.

Bien plus tard, c'est au pied du menhir des Prés que Gisla prononça le Serment de l'Oubli. Après le Départ, plus personne ne garda la levée, et les poutres du ponceau pourrirent jusqu'à rompre. La levée, elle, tient toujours.

Vers la 38ᵉ générationGrande bataille

La Querelle des Galeries et la Paix de suie

Des outils manquèrent, une charrette ne revint pas, on enfuma le noir. Au matin, quelqu'un sortit de la cavité, les mains ouvertes.

Avant qu'aucun pont ne relie les deux rives, les gens de la rive est cherchèrent du fer sous la roche et creusèrent trop loin : leur galerie déboucha chez les gobelins de suie, qu'on appelle les Suies. Il en coûta un mort chez les Suies et deux brûlés chez les hommes. Il en resta, dans la bouche des Suies, un nom peu flatteur pour les hommes, et une paix qui ne fut jamais jurée devant les pierres.

Prélude

En ce temps-là, il n'y avait pas encore de pont. Sur la rive est s'étaient établis des gens de la pierre et du bois : carriers, charbonniers, arboriculteurs. On les appellerait plus tard les gens des Marches. Le fer, lui, était de l'autre côté de l'eau, dans les Hauts Bois, et la rivière n'a aucun gué. On pouvait crier par-dessus. On ne pouvait pas passer.

Alors ils cherchèrent leur fer chez eux. Sur le versant pierreux affleurait une veine rouillée. Ils la suivirent vers le nord-est, au-delà de la forêt profonde, jusque dans les contreforts des Monts Fendus, qui ne sont plus la vallée. Ils avancèrent au pic et à la lampe, une longueur de bras après l'autre. Leur galerie creva enfin une paroi et déboucha dans d'autres galeries, qui n'étaient pas les leurs. C'étaient celles des gobelins de suie, que la vallée appelle les Suies.

La bataille

Ce ne fut pas une bataille, d'abord : ce furent des signes, venus l'un après l'autre, dans l'ordre même où la vallée apprendrait plus tard à les reconnaître. Des outils disparurent : des pics, des lampes. Des coins de fer manquèrent ensuite à la carrière. On chercha. On ne trouva rien.

Puis une charrette ne revint pas. On la retrouva au fond du ravin boisé, vide, dépouillée de son fer, sans bœuf et sans charretier. Les mineurs refusèrent de redescendre dans la galerie. Les charbonniers cessèrent d'aller au ruisseau de l'est à la tombée du jour. Un jour, un garçon rapporta ce qu'il avait vu sous les fougères : des mains noires de suie, imprimées sur une roche.

Les charbonniers firent alors ce qu'ils savaient faire. Ils entrèrent dans une cavité avec des torches et de la fumée. Des cris montèrent dans le noir. Quand la fumée se dissipa, un Suie était mort et deux charbonniers étaient brûlés. On retrouva aussi le charretier disparu, vivant. On l'avait cru dévoré ; les Suies l'avaient gardé et nourri.

Au matin, un vieux Suie sortit de la cavité, les mains ouvertes, un sac de minerai sur l'épaule. Il posa le sac sur la pierre et attendit qu'on y mette quelque chose. Personne ne bougea. Puis un charbonnier, Jehan, parla le premier. Le vieux avait les paumes noires jusqu'aux poignets : les charbonniers l'appelèrent Main-Noire.

Le prix

Le compte tient en peu de mots. Un mort chez les Suies. Deux brûlés chez les hommes. Une charrette. Beaucoup de peur. Les hommes y gagnèrent, dans la bouche des Suies, un nom : « ceux qui enfument ». On dit qu'ils le leur donnent encore. Leur méfiance vient de là : on était venu les enfumer chez eux, dans le noir.

Il y eut un autre prix, qu'on ne compte pas avec les morts. Des saisons de pic et de lampe restaient dans une galerie à laquelle il faudrait renoncer, et le fer qu'on était allé chercher si loin n'était toujours pas là. Les mineurs ne voulurent plus entendre parler du noir. La rive est avait appris qu'elle n'était pas seule sous la roche.

Ce qui en resta

C'est Jehan qui conclut la paix avec Main-Noire, et elle tenait en trois règles. La première murait la galerie et fermait les Monts Fendus aux pics des hommes. La deuxième voulait qu'à chaque nouvelle lune les charbonniers laissent du charbon et du pain dans l'anneau de pierres d'une charbonnière, dans la chênaie du sud-est, et que les Suies y laissent du minerai. La troisième fermait le ravin boisé aux hommes après le coucher du soleil, et la chênaie aux Suies pendant le jour. On l'appela la Paix de suie : la vieille coutume des Suies, prendre et laisser, devenue une règle entre voisins.

Cette paix ne fut jamais dite devant les Pierres des Échos. Quand le Pacte des Seuils y fut juré, une génération plus tard, après qu'une passerelle eut enfin relié les deux rives, les Suies ne vinrent pas au cercle, et la Paix de suie resta une affaire de charbonniers. Sur la pierre runique, dressée ensuite, une quatrième place resta lisse à côté des trois entailles. Elle attendait les Suies, disent les uns ; ceux qui viendraient après, disent les autres.

Pendant des siècles, la forge de la vallée travailla un fer dont personne ne demandait l'origine. Les charbonniers y gagnèrent une réputation dont ils ne se défirent jamais, et un dicton qui les suivit longtemps. Les Suies, eux, leur réservèrent un autre nom : ils les appelaient « ceux du charbon ».

La paix dura plus longtemps que ceux qui l'avaient faite, plus longtemps même que le Pacte. Après la chute du pont, les Demeurants cuisaient encore leur charbon dans la chênaie, en laissaient une part aux Suies, et tinrent la Paix jusqu'au bout. Il y a une quarantaine d'hivers, les Suies cessèrent de venir à la charbonnière ; puis une bande remonta la rive est, et la dernière meule ne fut jamais allumée. Depuis, l'anneau est froid. Personne, qu'on sache, n'y a plus rien laissé.

III

De la 37ᵉ à la 7ᵉ génération

Le Pacte et l’Âge du vieux calcaire

Un serment lie les deux rives aux Oyants et aux Tresseurs. Viennent le pont, la tour, puis une paix d'une vingtaine de générations.

Vers la 37ᵉ générationÉpoque

Le Pacte des Seuils

Une corde tirée à l'arc, une femme sur une passerelle, des mots dits trois fois à la pierre : la vallée cessa d'être deux rives.

Vers la 37ᵉ génération avant la fondation, les hommes des deux rives se lièrent aux Oyants et aux Tresseurs par un même serment, prêté aux Pierres des Échos. Le Pacte des Seuils partagea la vallée sans la fermer et confia chaque passage à des gardiens.

La corde et la passerelle

Longtemps, les deux rives s'étaient appelées à travers l'eau sans pouvoir se toucher. Un été, un archer de la rive est tira une corde par-dessus la rivière, là où elle est le plus étroite entre deux berges de roche. On y tendit une passerelle de bois. Pour la première fois, on put marcher d'une rive à l'autre. Ce passage deviendrait le pont des Marches ; il est resté le seul franchissement d'une rivière sans gué.

À la pierre du milieu

Les hommes des deux rives choisirent ensemble une femme de confiance, Sunniva. Elle franchit la passerelle, qui ployait sous ses pas, et gagna les Pierres des Échos : onze pierres brutes dressées en anneau par les Oyants, et une douzième au milieu, la pierre où l'on parle. Des Oyants l'y attendaient, et des Tresseurs venus des eaux dormantes de l'ouest.

Chaque serment y fut dit trois fois, à la pierre du milieu. Trois signes furent pris à témoin et gravés dans le cercle aux trois entailles : la Main, pour les hommes, qui bâtissent ; la Pierre, pour les Oyants, qui se souviennent ; le Courant, pour les Tresseurs, qui laissent passer. Les Suies des Monts Fendus ne vinrent pas au cercle : leur paix avec les charbonniers, la Paix de suie, resta une affaire entre eux.

Aucune magie ne liait ces serments. Mais la pierre les gardait : quiconque saurait écouter en ce lieu saurait, des générations plus tard, ce qui avait été juré, et par qui. Une parole rompue n'attirait aucun châtiment ; elle serait seulement connue, aussi longtemps que la pierre resterait debout.

Ce que disait le Pacte

Le Pacte tenait en trois phrases, que les exilés savaient encore par cœur : « Ce qu'on prend, on le dit. Ce qu'on bâtit, on l'entretient. Ce qu'on jure, la pierre le garde. » Le Bassin serait la part des hommes : aucun peuple ancien n'y entrerait sans y être invité. En retour, les hommes n'iraient sur les terres des autres que par les seuils, et pour ce qui aurait été convenu.

Chaque seuil eut ses gardiens : la levée pour les gens du Bassin, le col pour les pâtres, le passage de la rivière pour les gens des Marches, le vallon humide pour les familles des Saules. Nul ne fermerait la vallée d'un mur, parce qu'un mur coupe la voix de la terre ; la tradition fait remonter à ce temps le dicton : « Ce ne sont pas les murs qui font un royaume, mais ceux qui y vivent. » La pierre des Marches ne franchirait pas le seuil du Sud, là où la vallée donne sur le monde. Les greniers s'ouvriraient les années de faim.

La Dame et le Registre

Sunniva fut la première Dame d'Edranor. On ne la couronna pas : on l'avait choisie, et elle avait juré. Elle n'était pas maîtresse d'une terre et de ses gens, mais garde des serments. La chronique résume sa charge en quatre mots. La réserve : garder de quoi passer l'hiver, pour tous. Le registre : tenir la chronique de ce qui arrive. Le seuil : entretenir les passages et les ouvrages. La veille : garder la vallée.

Elle ne levait aucun tribut. Le Pacte le disait en une ligne : « Le seigneur ordonne la réserve ; il ne la prend pas. » Ce jour-là commença le Registre des Seuils, le premier livre d'Edranor. Plus tard, pour veiller sur la vallée, le Pacte institua les Veilleurs, un office juré et jamais héréditaire : chaque communauté donnait un Veilleur ou une Veilleuse par génération. Ils tenaient le Registre et y notaient qui était venu, qui était parti, si l'on avait eu faim ou froid, où en était la saison. Leur devise : « Ce qui est noté ne se perd pas tout à fait. »

Vers la 36ᵉ générationGrande bataille

La Querelle des Roseaux et l'Accord de la Roselière

Des laboureurs voulurent prendre l'eau pour en faire de la terre. Il en coûta un noyé, trois morts dans les roseaux et un été sans pêche ; le Pacte y gagna une clause.

Le Bassin manquait de terre, et des laboureurs voulurent en gagner sur l'eau des Bas-fonds, où des Tresseurs avaient leurs îlots. Il y eut des morts des deux côtés, puis un accord. Le Pacte des Seuils y gagna une clause que la vallée tint pendant des générations.

Prélude

Le Pacte des Seuils avait à peine une génération. Sur la rive ouest, les laboureurs avaient défriché le Bassin jusqu'à ses lisières, et il n'y avait plus de terre à prendre. Au fond du vallon humide de l'ouest, où les familles des Saules taillaient l'osier avec les Tresseurs, s'étendaient les Bas-fonds : des prairies humides, une roselière, un bras mort, et des îlots où des Tresseurs avaient leurs abris de roseaux. Pour un laboureur, c'était de la terre gâchée par l'eau. Pour les Tresseurs, c'était l'eau dont ils vivaient.

Des laboureurs creusèrent un fossé pour assécher une partie des Bas-fonds. L'eau obéit. Elle baissa autour des îlots, découvrit la vase, laissa les poissons pris dans des creux où ils moururent au soleil. Les roseaux jaunirent sur pied. Trois générations plus tôt, à la Bataille des Prés, des Tresseurs étaient entrés dans l'eau pour arrêter les coups des hommes. Cette fois, c'était leur eau qu'on leur prenait.

La bataille

Une nuit, les Tresseurs rompirent le fossé. L'eau revint d'un seul coup, dans la tranchée et sur la vase qu'on croyait gagnée. Un laboureur gardait l'ouvrage. Il se noya dans l'eau revenue, au milieu des roseaux jaunis. Ce fut le seul mort du côté des hommes, et il suffit à tout le reste.

Ses frères mirent le feu à la roselière. Le roseau sec prit vite, et une fumée lourde traîna longtemps sur l'étang. Un îlot brûla avec ses abris de roseaux, et des Tresseurs périrent. De tout ce que ce peuple redoutait, l'eau qu'on retire et le feu dans les roseaux venaient en tête. Les hommes lui avaient infligé l'un puis l'autre.

Tout un été, personne ne pêcha dans l'étang. Chaque matin, on retrouvait les filets tranchés. Toute la nuit, on entendait des sifflets dans les roseaux, un peu trop justes pour être ceux des hérons. On ne voyait personne. On savait qui sifflait.

Le prix

Le compte fut bref. Chez les hommes, un noyé. Chez les Tresseurs, trois morts : c'est ce que dit leur tresse, où chaque nœud garde un fait. À quoi s'ajouta un été de pêche perdu, surtout pour les familles des Saules, qui vivaient de l'étang, de l'osier et du roseau. Les laboureurs, eux, n'y gagnèrent pas un sillon : la vase qu'ils avaient voulu prendre était retournée à l'eau.

Le reste ne se comptait pas. Aux Pierres des Échos, hommes et Tresseurs avaient juré côte à côte, la Main pour les uns, le Courant pour les autres, et la Pierre pour les Oyants qui les y attendaient. Il y avait maintenant entre eux un noyé, un îlot brûlé et trois nœuds de deuil. Le Pacte ne disait rien encore de l'eau des Bas-fonds, et personne ne savait plus très bien ce que l'on se devait.

Ce qui en resta

Ce furent les familles des Saules qui renouèrent le fil. Elles savaient siffler la langue des Tresseurs, et elles taillaient l'osier à côté d'eux. Elles obtinrent une rencontre au cercle des Pierres, là où le Pacte avait été juré. On ajouta au Pacte une clause, dite trois fois à la pierre du milieu comme chaque serment : « Qui passe au-dessus de l'eau ne la prend pas. » Le Courant, signe de ceux qui laissent passer, avait enfin ses mots.

Les hommes n'assécheraient rien, ne brûleraient rien, ne pêcheraient pas au printemps. Ils poseraient un chemin de madriers surélevés jusqu'aux îlots fermes des Bas-fonds, les îlots de l'Accord, où l'on échangerait du pain contre du poisson, des nasses et de l'osier. Les Tresseurs laisseraient passer ceux qui viendraient par ce chemin. Dès lors, chaque année, les familles des Saules relevaient les madriers. Ce qu'on jure, disait le Pacte, la pierre le garde.

L'Accord tint pendant des générations, jusqu'aux Longs Hivers, où les hommes le rompirent pour manger. Au Départ, les Tresseurs laissèrent sombrer le chemin. Si quelqu'un pose un jour un passage jusqu'aux îlots, il marchera au-dessus de l'eau comme le voulait l'Accord, qu'il en connaisse l'histoire ou non.

De la 35ᵉ à la 7ᵉ génération environ avant la fondationÉpoque

Les grands ouvrages et l'Âge du vieux calcaire

Un pont posé sur des coins de chêne, une cloche sans battant, un verger plus vieux que ses arbres.

Après le Pacte, la vallée se mit à bâtir. De la 35ᵉ à la 30ᵉ génération avant la fondation, elle tira de la carrière des Marches une pierre claire et en éleva un pont et une tour. Puis vint une paix d'une vingtaine de générations, jusque vers la 7ᵉ, qu'on nomme d'après ce qu'elle a laissé : l'Âge du vieux calcaire.

Le pont d'Ascelin

On élargit la carrière des Marches, sur la rive est, et l'on en tira un calcaire clair, celui qu'on appelle aujourd'hui le vieux calcaire. Il servit à tout ce qui devait durer. Les gens des Marches le taillaient, chaque tailleur marquant ses blocs de son signe, puis le menaient aux chantiers.

Un maître d'œuvre, Ascelin, remplaça la passerelle de bois par un pont de pierre : quatre piles, trois arches, des rampes sur chaque berge, une chaussée pavée. Il posa les clés des arches du milieu sur des coins de chêne, sans mortier. C'était le secret des bâtisseurs, que seuls les maîtres se transmettaient. Ceux qui moururent sur le chantier furent enterrés sous un tertre, face au Bassin. On y planta un chêne, le premier grand arbre de mémoire : le chêne du Tertre. On dit qu'Ascelin y repose aussi.

Quand la clé fut posée, on frappa d'un coup de maillet la Cloche des Seuils, une cloche sans battant. On la frappait ainsi à chaque ouvrage achevé : un seul coup, sourd, puis chacun retournait au travail. Avec la même pierre et la même main, Ascelin éleva sur l'éperon la vigie, une tour ronde et son enclos, tournés vers les terres sauvages. La cloche finit suspendue dans cette tour.

Ce qu'on bâtit pour durer

D'autres ouvrages suivirent, moins célèbres. On borda la rivière de blocs de calcaire contre les crues. Au bout du vieux chemin haut, les pâtres bâtirent en pierre sèche la bergerie des hauts pâturages. Là où la route de la carrière tournait vers le hameau, on dressa la pierre runique, gravée du cercle aux trois entailles.

Autour du hameau des Vergers, on planta le verger en rangs de cinq sur sept, un arbre par maison des Marches : des pommiers surtout, quelques poiriers, des cognassiers. Quand un arbre mourait, on en replantait un autre à la même place, si bien que le verger fut toujours plus vieux que ses arbres.

Les feux du soir

Les Veilleurs tenaient trois postes. La vigie regardait l'est et la lisière des terres sauvages. Le col regardait le nord. Au bord de la rivière, dans les Hauts Bois, le pin du Guetteur surveillait les eaux venues du nord. Chaque soir, un feu répondait à un autre, d'une rive à l'autre. Tant que les feux se répondaient, tout allait bien. Le Sud n'eut pas de garde. Il était la porte, et l'on ne ferme pas sa porte. C'était l'orgueil du Pacte.

La longue paix

Vint alors l'Âge du vieux calcaire, le long temps heureux de la vallée. Des seigneurs du Sud venaient jurer aux Pierres des Échos : ne pas porter la guerre de l'un à l'autre, ouvrir leurs greniers les années de faim, tenir la chronique de leurs jours. Les voyageurs s'arrêtaient volontiers dans la vallée.

C'est l'âge qu'on chante le plus et qu'on connaît le moins. Une seule ligne étrange en reste, écrite vers la 26ᵉ génération : « Le pont se tait. Personne ne passe. » C'est l'Hiver du pont muet, raconté plus bas.

La paix, elle, se lit dans les abords du pont : des générations de charrois en ont fait la chaussée la plus tassée de la vallée. Elle dura jusqu'au jour où, dans les Basses-Terres du Sud, les seigneuries grandirent plus vite que la vallée.

Vers la 26ᵉ générationGrande épreuve

L'Hiver du pont muet

Une saison durant, un Lourd dormit sous la première arche du pont des Marches : aucune charrette ne passa, et l'on ne prit pas les armes.

Pendant la longue paix du vieux calcaire, un Lourd, l'un de ces trolls qu'on ne voit presque jamais, vint dormir tout un hiver au pied du pont des Marches. C'est le plus ancien témoignage de leur venue dans la vallée. Ce ne fut pas une bataille : c'est ainsi qu'un Lourd passe.

Les signes

Cet hiver-là, le froid mordit durement les terres du nord-est. Sur la rive est, des moutons manquèrent. On retrouva des chevreuils morts, la nuque brisée, qu'on n'avait pas mangés. Des arbres furent écorcés à hauteur de toit, et l'écorce gisait au pied, en longues lanières. Un matin, dans la boue du ruisseau de l'est, on releva des empreintes aussi larges que des auges. Les plus vieux des Marches n'en avaient jamais vu de pareilles.

Sous la première arche

Le Lourd descendit le ruisseau de l'est et vint dormir sous la première arche du pont des Marches, côté est. Comme tous ceux de son espèce, il fuyait l'eau profonde, où son poids l'aurait entraîné, et cherchait les gués et l'ombre des arches. Il ne monta jamais sur la chaussée. Sous la voûte, on ne distinguait qu'une masse de tourbe et de mousse, qu'on aurait prise pour un talus effondré si elle n'avait pas respiré.

Il n'en fallut pas davantage. Pendant toute la saison, aucune charrette ne passa le pont. La pierre de la carrière n'arrivait plus au Bassin, et les chantiers s'arrêtèrent. Les marchands du Sud firent demi-tour. Un charretier voulut passer de nuit ; il ne revint pas. Au Registre des Seuils, on n'écrivit qu'une ligne pour tout l'hiver : « Le pont se tait. Personne ne passe. »

L'attente

Des jeunes voulaient prendre les armes. Le garde des serments de ce temps-là, dont les récits ont perdu le nom, s'y opposa. Il suivait le conseil d'un Oyant venu jusqu'au bout du pont, côté est, ce qui n'arrivait presque jamais. On ne sait plus quels mots furent échangés, ni même s'il y eut des mots : les Oyants parlent rarement, par grondements si bas qu'on les sent dans la poitrine.

Alors on attendit. Depuis la vigie, sur son éperon, les Veilleurs observèrent le Lourd tout l'hiver, et chaque soir le feu d'une rive répondit à celui de l'autre. Personne ne descendit sous l'arche. Au printemps, le Lourd remonta le ruisseau de l'est et disparut vers le nord-est, par où il était venu.

Le compte

Le compte est court : une saison de pierre perdue, des bêtes en moins, un charretier mort. Il en resta un dicton : « Un troll, on ne le chasse pas : on lui laisse le pont. » La vallée y apprit qu'un Lourd n'est ni une armée ni un ennemi. C'est un hiver qu'on traverse en s'écartant de son chemin.

Certains disent que la Cloche des Seuils, frappée l'automne d'avant pour un ouvrage achevé, avait appelé la bête : les Lourds seraient attirés par les coups répétés, le marteau, la cloche, le pic de carrière. Rien ne le prouve. Le Registre ne dit rien de la cloche. Il n'a gardé que le silence d'un pont où personne ne passait.

IV

De 7 à 5 générations avant la fondation

Les Querelles et l’Automne rouge

Une seigneurie du Sud convoite la pierre des Marches. Le Pacte se fend, puis la guerre coupe la vallée en deux.

Vers 7 à 5 générations avant la fondationÉpoque

Le Temps des Querelles

Un rouge qui se vendait loin, une pierre qui ne devait pas partir, et seize blocs taillés pour des murs que le Pacte refusait.

Au Sud, une seigneurie s'enrichit d'un rouge sombre et réclama la pierre des Marches pour ses murs. La Dame d'Edranor la lui refusa, puis fit tailler cette même pierre pour une forteresse que le Pacte interdisait. Le serment commença de se fendre avant que le pont ne tombe.

Le rouge de Garance

Dans les Basses-Terres du Sud, les seigneuries grandirent plus vite que la vallée. L'une d'elles, Garance, s'enrichit de la teinture. Ses champs de garance donnaient un rouge sombre qu'on échangeait très loin, et qui restait sous les ongles des teinturiers. Ses sires voulurent des murs dignes de leur fortune. Or la seule belle pierre du pays était celle des Marches, le vieux calcaire clair du pont et de la vigie. Garance la demanda.

Le refus

Ermengarde était alors Dame d'Edranor. On l'avait choisie, puis elle avait juré devant les pierres, comme chaque garde des serments avant elle : ce n'était pas une dame au sens du Sud. Elle refusa au nom du Pacte : « La pierre des Marches ne franchit pas le seuil du Sud. » Garance répondit qu'un pacte juré avec « des bêtes de la forêt » ne liait pas les hommes du Sud, et qu'un garde incapable de tenir sa vallée ne méritait pas son titre. La réponse ne parlait plus de pierre. Elle visait le serment lui-même, et celle qui le gardait.

La quatrième garde

Le Pacte avait trois gardes ; le Sud, qui était la porte, n'en avait jamais eu. Inquiète, Ermengarde fit ce qu'aucune Dame ni aucun Seigneur d'Edranor n'avait fait avant elle. Elle résolut d'élever une quatrième garde, une forteresse sur le promontoire du Bassin, et fit tailler seize blocs à la carrière. Chaque tailleur marqua les siens, comme on l'avait toujours fait.

Six blocs passèrent le pont sur les charrettes des Marches et montèrent jusqu'au replat, au-dessus des maisons du Bassin. On dit qu'Ermengarde les fit poser face au chêne du Tertre, planté sur la tombe des bâtisseurs du pont, pour que la maison à venir regarde ceux qui avaient bâti avant elle. Les dix autres attendaient encore à la carrière, équarris, quand la guerre arriva.

Une vallée divisée

Le Pacte était clair : nul ne fermait la vallée d'un mur, parce qu'un mur, disaient les Oyants, coupe la voix de la terre. On avait permis la vigie et son enclos, car une tour qui regarde ne ferme rien. Une forteresse ne se contente pas de regarder. Les Oyants cessèrent de venir au cercle des Pierres des Échos, où chaque serment du Pacte avait été dit trois fois.

La vallée se divisa à son tour. Les tailleurs voulaient les murs. On disait qu'ils savaient mieux que personne ce que le Sud venait chercher. Les familles des Saules n'en voulaient pas. Les pâtres hésitaient. Au Bassin, on regardait le promontoire, puis l'autre rive, et l'on parlait bas.

Fallait-il des murs ?

Les récits se contredisent encore. Pour les uns, Ermengarde eut tort d'entreprendre les murs : avant même la guerre, elle avait perdu les Oyants. Pour les autres, elle eut tort de ne pas les avoir entrepris plus tôt, car six pierres sur un replat ne gardent personne. Aucun jugement ne l'a emporté. Le replat attend toujours. Y bâtir un jour, ce serait rompre la vieille clause des murailles, ou la juger morte avec le Pacte.

Il y a un peu plus de cinq générationsGrande bataille

L'Automne rouge : la Nuit des Arches

Quarante-deux tinrent le pont deux jours et une nuit ; au second soir, un vieux tailleur tira les coins, et la rivière devint un mur.

À l'Automne rouge, l'ost de Garance remonta la rive est pour prendre la pierre des Marches. Ermengarde, Dame d'Edranor, confia le pont à ceux du Bassin, puis ordonna d'en abattre les arches. Le Bassin fut sauvé. La rive est fut perdue, avec la vigie et ceux qui s'y étaient enfermés, et avec la pierre qui aurait permis de rebâtir.

Prélude

La querelle était plus vieille que la guerre : Garance voulait la pierre des Marches, et Ermengarde la lui avait refusée au nom du Pacte, puis avait fait tailler des blocs pour une forteresse. Six reposaient sur le replat ; dix attendaient encore à la carrière.

Les signes vinrent à la fin de l'été. Les voyageurs du Sud cessèrent d'arriver. Des fumées montèrent à l'horizon. Puis des feux inconnus brillèrent dans la chênaie, et les charbonniers s'enfuirent. Le Registre des Seuils, le livre des jours que tenaient les Veilleurs, en garde une ligne : « Fumée dans la chênaie du sud. Les charbonniers ne sont pas venus. »

Aymon de Garance menait son ost vers le nord : des gens d'armes casqués, armés de haches, en tabards rouge garance. Ses terres étaient à l'est de la rivière ; il n'eut pas à la franchir. Il ne marcha pas sur le Bassin. Il remonta la rive est par la piste des charbonniers, droit vers ce qu'il était venu chercher : la carrière.

Les tailleurs l'abandonnèrent en pleine journée de travail, avec les dix blocs équarris. Les familles des Vergers prirent ce qu'elles pouvaient porter et coururent au pont. Ceux de la carrière et quelques familles des Vergers, trop loin du pont, se réfugièrent à la vieille vigie, avec Mahaut, capitaine des Veilleurs, onze Veilleurs et le grain des Marches.

La bataille

C'était le temps de la moisson. Ermengarde appela au pont tous ceux du Bassin qui pouvaient porter une lance ou un arc : ils furent quarante-deux. Chaque lance levée était un métier qui s'arrêtait : un champ qu'on ne moissonnait plus, une nasse que personne ne relevait, une fosse d'argile laissée à la pluie.

Le pont des Marches était étroit, fait pour être tenu. Sur la chaussée, les lanciers firent front : le lancier, dit-on, « tient un passage mieux qu'il ne poursuit ». À l'extrémité ouest, on arracha les parapets pour dresser une barricade. Derrière elle tiraient les archers ; l'archer est, dit-on aussi, « précieux derrière un rempart, fragile au contact ». Les quarante-deux tinrent deux jours et une nuit. Toute la première nuit, dans leur dos, les familles des Vergers passèrent sur la rive ouest, une à une, sans lumière.

Au second soir, les gens de Garance poussèrent jusqu'au milieu du pont. Ermengarde ordonna d'abattre les arches. Maître Hérel, le plus vieux des tailleurs, savait où une arche cède : il le tenait de son maître, et ainsi, de maître en maître, jusqu'à Ascelin, le bâtisseur du pont. Les clés des arches du milieu reposaient sur des coins de chêne, sans mortier. Avec deux compagnons, Hérel descendit sous les arches et chassa les coins.

Les arches tombèrent dans la rivière, avec les gens de Garance qui se trouvaient dessus, avec Hérel et ses deux compagnons. La barricade glissa au pied de la culée ouest. Une poussière claire resta un moment au-dessus de l'eau, puis il n'y eut plus que l'eau. La rivière, qui n'a aucun gué, devint une muraille sans ouverture. Le Registre dit qu'Ermengarde « ne détourna pas les yeux ».

Le prix

Sur l'autre rive, la vieille vigie restait seule, avec ceux qui s'y étaient enfermés. Ermengarde avait sauvé le Bassin en les abandonnant.

Le Registre ne fait pas l'éloge des morts : il les compte. « Des quarante-deux qui tinrent le pont, onze ne revinrent pas : quatre laboureurs, trois tailleurs, deux pêcheurs, un glaisier, un bûcheron. Mahaut et onze Veilleurs à la vigie. Le blé du Bassin pourrit sur pied, faute de bras. Pas de pierre cet hiver ni les suivants. »

Le Bassin appela sa Dame « Ermengarde des Arches ». Les Marches l'appelèrent ainsi, elles aussi, mais sur un autre ton, et ajoutaient : « Elle n'attendit pas la vigie. » Le Registre a gardé les deux jugements côte à côte, sans trancher. On nomme ce débat la Faute des Arches.

Ce qui en resta

Garance tenait la rive est, mais ne pouvait pas passer la rivière. Elle était maîtresse de la carrière sans savoir en tirer la pierre : les tailleurs étaient partis. Le gel prit. Aymon redescendit vers le Sud sans un seul bloc. En moins d'une génération, Garance fut abattue par ses voisins. Son rouge lui survécut : il est resté la couleur des hommes sans maître.

On voulut rebâtir le pont. Mais la pierre était sur l'autre rive, et le secret des coins était mort avec Hérel. Le dicton est resté : « Pour refaire le pont, il faut la pierre ; pour la pierre, il faut le pont. » On rebâtit les maisons du Bassin, on moissonna ce qu'on put. Les six blocs du promontoire furent empilés en cairn, pour qu'on sache où la maison devait être. Il avait fallu un soir pour abattre le pont ; personne, depuis, ne l'a relevé. La moisson manquée ouvrit les Longs Hivers, qui vidèrent la vallée.

Depuis Gisla, la dernière Dame d'Edranor à vivre dans la vallée, le titre se transmet avec un coffre. On y garde un coin de chêne noirci, tiré du pont ; la tradition veut que ce soit le dernier que Hérel ait tenu en main.

Sur l'écu bleu nuit du seigneur, disent certains, les trois arcs pâles sont aussi les trois arches du pont, et le château, la maison qu'on n'a pas bâtie. Le Registre se ferme sur des arches encore couchées dans la rivière. Ce qu'on en fera n'y est pas écrit.

Il y a un peu plus de cinq générationsGrande bataille

L'Automne rouge : le Pillage des Vergers et le Dernier Feu

Chaque soir, les feux se répondaient d'une rive à l'autre. Une nuit d'automne, celui de la vigie dit autre chose : « Ne nous attendez plus. »

Arrêtés sur la rive est quand Ermengarde fit abattre les arches du pont, les gens de Garance saccagèrent le hameau des Vergers, puis assiégèrent la vieille vigie jusqu'aux premières gelées. La nuit où l'enclos céda, Mahaut alluma le grand feu, et les familles réfugiées gagnèrent la forêt profonde sans être vues. Au matin, la tour était tombée et, au cercle des Pierres des Échos, la pierre du milieu était couchée.

Prélude

Aymon de Garance avait mené son ost vers le nord, puis remonté la rive est par la piste des charbonniers, droit vers la carrière. Les tailleurs l'avaient abandonnée en pleine journée de travail, et la plupart des familles des Vergers avaient couru au pont. Les autres en étaient trop loin, comme les familles de la carrière. Toutes montèrent à la vieille vigie, sur l'éperon, avec Mahaut, qui commandait les Veilleurs, onze d'entre eux et le grain des Marches.

La vigie, Ascelin l'avait élevée dans le même vieux calcaire que le pont : une tour ronde et son enclos, tournés vers les terres sauvages. Le Pacte, qui ne voulait pas de murs, l'avait permise, car une tour qui regarde ne ferme rien. C'était le grenier et le refuge du Pacte. La Cloche des Seuils y pendait, une cloche sans battant qu'on frappait d'un coup de maillet à chaque ouvrage achevé.

Au second soir de la Nuit des Arches, Ermengarde avait fait abattre les arches du pont. La rivière n'a aucun gué : ceux de la vigie étaient désormais seuls sur la rive est, et nul ne pouvait passer les chercher.

La bataille

Privés du pont, les gens de Garance se vengèrent sur le hameau des Vergers. Ils brûlèrent une maison jusqu'aux fondations et saccagèrent les autres. Depuis la rive ouest, les familles du hameau, qui avaient passé le pont la première nuit derrière les lanciers, regardèrent monter la fumée entre les rangs du verger. La rivière était désormais entre elles et leurs maisons.

Restait la vigie. Garance l'assiégea jusqu'aux premières gelées. Nul ne put franchir le mur ; il fallait une brèche. Les assiégeants sapèrent donc le pied de l'enclos, jour après jour, pendant que le froid descendait sur l'éperon. La brèche s'ouvrit un soir.

Dans la nuit, Mahaut alluma le grand feu au sommet de la tour, le signal que le Bassin connaissait. Cette fois, il disait : « La vigie tombe, ne nous attendez plus. » Les familles réfugiées quittèrent alors la vigie et gagnèrent la forêt profonde. Comment elles passèrent sans être vues, on ne l'a jamais su. Sur la rive ouest, on vit le feu monter, puis s'éteindre avant le jour. On l'appela le Dernier Feu.

À l'aube, Garance entra par la brèche. Le jour se levait à peine. Les Veilleurs tinrent la porte de la tour, dans la fumée. L'incendie gagna les charpentes, le sommet s'effondra, et ses pierres roulèrent autour de la tour. Aucun de ceux qui avaient tenu la porte n'en sortit.

La tradition rapporte que les familles, cette nuit-là, furent guidées. Dans le noir, elles entendaient devant elles des pas lourds et, à chaque croisée de sentiers, deux pierres frappées l'une contre l'autre. Elles crurent reconnaître les Oyants, qui ne venaient plus au cercle depuis qu'Ermengarde faisait tailler des blocs pour une forteresse.

Le prix

Pour la vigie, le Registre tient en une ligne : « Mahaut et onze Veilleurs à la vigie. » Les Veilleurs, qui gardaient la vallée depuis le Pacte, étaient décimés. La Cloche des Seuils avait disparu dans l'incendie. Du hameau des Vergers, il restait une fondation noircie et des maisons saccagées.

Il y eut un dernier prix, qui ne se comptait pas en morts. Au matin du Dernier Feu, au cercle des Pierres des Échos, la pierre du milieu était couchée : celle où l'on parle, celle où le Pacte avait été juré. Le Bassin ne l'apprit qu'aux premiers beaux jours, crié par-dessus l'eau depuis l'autre rive. Un Oyant l'avait couchée, celui que les hommes appellent l'Ancien du cercle.

Sur le pourquoi, la tradition hésite. Pour les uns, les Oyants l'avaient couchée comme on couche un mort, en deuil de cette nuit. Pour d'autres, c'était un reproche : on avait porté la guerre et le mur dans la vallée. Pour d'autres encore, un simple constat : le Pacte dormait.

Ce qui en resta

Au printemps, les familles réfugiées sortirent de la forêt profonde. Elles enterrèrent les morts de la vigie au pied du chêne du Tertre, auprès des bâtisseurs du pont. Puis elles relevèrent le hameau sur la pente qui regarde le Bassin, pour que chaque rive voie les feux de l'autre. On appela Demeurants ceux qui restèrent ainsi sur la rive est.

Le blé du Bassin avait pourri sur pied pendant qu'on tenait le pont. Sans vigie, sans pont et sans cloche, la vallée entra dans les Longs Hivers. Au premier d'entre eux, le Registre nota sur la rive ouest : « Le blé est resté aux champs. On mange un repas sur deux. » Puis, le même hiver : « La lampe d'en face s'allume. Nous répondons. »

Sur l'éperon, nul ne releva la tour. La brèche resta ouverte dans l'enclos, et les pierres du Dernier Feu gisent encore là où elles ont roulé. Des corneilles tournent au-dessus ; au cercle, des corbeaux se posent. « Les corbeaux vont où la terre se souvient », dit-on dans la vallée. La pierre du milieu, elle, est toujours couchée. Personne ne sait ce qu'il faudrait pour la relever, ni si cela aurait un sens.

V

Il y a cinq générations

Les Longs Hivers et le Départ

La faim vide la vallée. Le col se ferme au nord, et les dernières familles de la rive ouest partent vers le Sud.

Les sept hivers suivant l'Automne rougeÉpoque

Les Longs Hivers

La guerre avait duré un automne. La faim dura des hivers, et c'est elle qui vida la vallée.

Après l'Automne rouge, la vallée des Échos était coupée en deux, son pont abattu, sa moisson perdue. Vinrent des hivers de faim. Les hommes manquèrent au Pacte, les Tresseurs se retirèrent, et les familles prirent une à une la route du Sud.

Le blé resté aux champs

L'Automne rouge était venu au temps de la moisson. Les hommes du Bassin avaient tenu le pont au lieu de moissonner, puis ils avaient enterré leurs morts : le blé pourrit sur pied. La rive est était perdue, avec sa pierre, son verger et sa chênaie. De la moisson, on sauva ce qu'on put, c'est-à-dire presque rien. Sous la liste des morts, le Registre ajouta : « Pas de pierre cet hiver ni les suivants. »

Le premier hiver fut une disette. Les suivants furent pires : des étés froids, des semailles maigres, et trop peu de bras pour les sillons, car onze n'étaient pas revenus du pont. Les récits parlent de sept hivers ; les récits aiment ce nombre. C'est de ces hivers, dit la tradition, que datent les soleils peints et les entrelacs sur les poteaux des maisons : on peignait le soleil pour appeler le printemps. Chaque soir, une lampe s'allumait sur l'autre rive, chez les Demeurants, et le Bassin répondait.

Chacun pour sa réserve

Le Pacte voulait que les greniers s'ouvrent les années de faim. Mais la pierre du milieu était couchée, et certains disaient que le Pacte dormait. Chaque communauté se referma sur ce qu'elle avait ; les survivants, dit-on, en gardèrent un mot pour la chose qui compte le plus dans l'année : la réserve. Pour se chauffer, on coupa jusqu'au dernier les saules têtards du vallon de l'ouest, que les familles des Saules taillaient pour l'osier avec les Tresseurs. On le fit sans le dire à personne. Le Pacte disait pourtant : « Ce qu'on prend, on le dit. »

Pour manger, on vida l'étang de ses poissons et l'on coupa les roseaux au printemps, en pleine saison des nids, ce que les familles des Saules, de mémoire d'homme, n'avaient jamais fait. Les Tresseurs se retirèrent vers l'ouest. Ils ne répondirent plus aux sifflets des familles des Saules, qui savaient siffler leur langue. Un Tresseur, disait-on, n'oublie pas une offense : il la noue. Ces trois offenses sont dans leurs tresses, et ils les chanteraient encore.

La vallée qui a faim

Le quatrième hiver, un Lourd descendit du nord à travers les Hauts Bois. Les Veilleurs fermèrent le col devant lui : ce fut la Veille du Col, qu'on appelle aussi l'Hiver du Lourd. Au pire moment, le Bassin perdit les hauts pâturages, les pins et le fer riche.

Les voyageurs cessèrent de s'arrêter. La règle en court encore sur les routes : « On ne s'arrête pas dans une vallée qui a faim. » Puis les familles partirent, à pied, vers le Sud, et se fondirent dans les Basses-Terres. Au dernier hiver, il ne restait sur la rive ouest que quelques familles et les derniers Veilleurs. En face, la lampe des Demeurants s'allumait toujours, et l'on répondait encore.

Quatrième des Longs Hivers, il y a un peu plus de cinq générationsGrande bataille

La Veille du Col

Pour qu'une colline qui marche n'entre pas dans le Bassin, sept Veilleurs tirèrent les coins au-dessus du col ; quatre ne redescendirent pas.

Au quatrième des Longs Hivers, un Lourd descendit des Hautes Landes par les Hauts Bois, sur la piste des derniers troupeaux. Les Veilleurs abattirent sur le col le banc de roche qu'ils tenaient étayé depuis des générations. On ne combattit pas la bête : on lui ferma le chemin. Avec ce chemin, la vallée perdit tout ce qu'elle avait au nord.

Prélude

Depuis l'Automne rouge, le pont était rompu et la rive est perdue. La disette durait depuis trois hivers. Sans le Pacte, chaque communauté s'était refermée sur ses réserves. Des trois gardes, il n'en restait que deux : la vigie était tombée au Dernier Feu, avec Mahaut et onze des leurs. Au nord, les Veilleurs tenaient encore le col et, au bord de la rivière, le pin du Guetteur, où veillait l'un d'eux, Hask.

Au-dessus du col, les Veilleurs surveillaient depuis des générations un banc de roche fendu. Des coins et des étais le retenaient, « pour le jour où ». Le jour où n'était jamais venu. Le banc restait là, gris sous le givre, suspendu au-dessus du passage, et les bergers passaient dessous sans lever les yeux.

Cet hiver-là fut plus dur encore dans les Hautes Landes, au nord. Les signes descendirent par les Hauts Bois, l'un après l'autre. Dans la bergerie des hauts pâturages, les bergers trouvèrent des brebis mortes. Ce n'étaient pas des loups : elles étaient ouvertes comme des sacs. Il y eut des empreintes grandes comme des auges, des arbres brisés à hauteur de toit. Puis il n'y eut plus un oiseau. Du haut de son pin, Hask vit ce qui venait. Il le dit en quatre mots : « Une colline qui marche. »

Le passage

Les bergers s'enfuirent vers le Bassin par le col, avec leurs dernières bêtes. Ils descendirent serrés dans le passage, le troupeau devant eux, sur un sol que le gel avait durci. Derrière, le Lourd suivait leur odeur. Il allait lentement, comme vont les Lourds : plus haut qu'un toit, voûté, couvert de mousse et de terre. Personne ne le vit en entier.

Ils étaient sept au-dessus du col. Quand les dernières bêtes eurent passé, ils tirèrent les coins et pesèrent sur les leviers. Le banc s'effondra et remplit le col. Le fracas roula longtemps d'un escarpement à l'autre. Un peu plus à l'est, du côté du Bassin, un pan de l'escarpement tomba aussi. Quatre Veilleurs restèrent dessous.

Le Lourd arriva devant la roche fraîchement brisée. Il demeura là une nuit et un jour, immobile dans le froid, « comme quelqu'un qui a oublié ce qu'il venait chercher ». Puis il se détourna et repartit vers le nord, vers les landes d'où il était descendu. Personne ne l'avait combattu. La pierre avait suffi.

Le prix

Des sept qui montèrent au banc, trois revinrent parmi les leurs. Les quatre autres reposent sous la roche tombée du côté du Bassin, dans la terre qu'ils avaient gardée. On l'appela l'éboulis des Veilleurs. Le Registre des Seuils les compta comme il comptait tous les morts, sans éloge, en une ligne datée du quatrième hiver.

La vallée perdit aussi les Hauts Bois, au pire moment, en pleine disette. Là-haut s'étendaient les pâturages où montaient les troupeaux d'été. Là-haut, les Veilleurs coupaient leurs pins, « un arbre pour un hiver ». Là-haut enfin, les forgerons des pâtres travaillaient le fer riche dont on faisait les outils du Pacte. Tout cela était désormais derrière la pierre, hors d'atteinte d'un Bassin qui avait faim.

Il y eut enfin Hask. Le Veilleur du pin du Guetteur était resté de l'autre côté quand le col s'était fermé. Son pin se dressait au bord de la rivière, du mauvais côté de la pierre. Personne ne sait ce qu'il devint. Il ne compte ni parmi les quatre de l'éboulis, ni parmi les trois qui en revinrent.

Ce qui en resta

La bergerie des hauts pâturages ne servit plus. Les bergers restèrent dans le Bassin avec ce qu'ils avaient sauvé de bêtes, puis ils partirent avec les autres, à pied, vers le Sud. L'office des Veilleurs, qui n'avait plus ni vigie ni col à garder, s'éteignit ; les derniers d'entre eux se tinrent autour de Gisla jusqu'au Départ. À l'heure de rendre la vallée, ceux qui restaient choisirent de laisser le col fermé, comme le pont rompu : le fer des Hauts resterait hors d'atteinte, et personne ne convoiterait plus la vallée.

Au pied de l'escarpement, la roche arrachée avait mis au jour une veine de fer rouillé. Elle était maigre, mais à portée du Bassin, sans col à franchir. On l'appelle le dernier don des Veilleurs. Le Bassin, dont les villages de bois sont retournés à l'herbe, ne garde que deux marques humaines : le cairn du promontoire, qui est un souvenir, et l'éboulis des Veilleurs, qui est une tombe.

Il en resta aussi une façon de parler. En quelques hivers, la vallée avait tiré les coins deux fois : sous les arches du pont, la nuit où maître Hérel ne remonta pas, et au-dessus du col, le jour où quatre Veilleurs restèrent sous la pierre. Le pont et le col lui ont donné sa locution la plus grave. « Tirer les coins », c'est consentir à perdre pour sauver.

Il y a cinq générationsÉpoque

Le Départ et le Serment de l'Oubli

Ils ne laissèrent derrière eux qu'un serment dit trois fois à une vieille pierre, et des chemins promis à l'herbe.

Il y a cinq générations, la rive ouest se vida. Au menhir des Prés, Gisla, dernière Dame d'Edranor à vivre dans la vallée, prononça pour tous le Serment de l'Oubli : que nul des leurs ne revienne avant que trois générations aient passé et que l'herbe ait couvert leurs chemins, et que leur nom se taise jusque-là. Le silence voulu commença ce jour-là ; le temps fit le reste.

Les derniers de la rive ouest

Il ne restait sur la rive ouest que quelques familles et les derniers Veilleurs, serrés autour de Gisla, Dame d'Edranor. Avec eux se trouvait Isaure, la dernière Répondante connue, l'une de ces très rares personnes que la terre écoute. Les autres familles étaient parties l'une après l'autre, à pied, vers le Sud, au fil des Longs Hivers. Ceux qui restaient résolurent de partir à leur tour, et que la vallée ne serait plus ni convoitée ni pleurée.

Le pont était rompu, le col fermé. Ce qui rendait la vallée désirable, la pierre des Marches et le fer des Hauts, était hors d'atteinte. Ils choisirent de n'y rien changer. La veille du départ, les familles des Vergers, passées sur la rive ouest pendant la Nuit des Arches, allumèrent le feu du soir une dernière fois. En face, le feu des Demeurants, les survivants restés sur la rive est, répondit. Les deux lueurs brûlèrent tard, chacune sur sa berge.

Le serment du menhir

Les Pierres des Échos restaient de l'autre côté de l'eau, au-delà du pont rompu, leur pierre du milieu couchée depuis l'Automne rouge. Le menhir des Prés, lui, se trouvait sur le chemin du Sud : une pierre seule, dressée par les Oyants à l'écart, dans les prairies extérieures, où l'on entaillait les droits de pâture depuis la Paix de la Levée. Les partants s'y arrêtèrent. Le vent pliait l'herbe alentour. Gisla prononça trois fois le serment : « Nous rendons la vallée. Que nul des nôtres ne revienne avant que trois générations aient passé et que l'herbe ait couvert nos chemins. Que notre nom se taise jusque-là. »

Au temps du Pacte, un Répondant se tenait au cercle pour chaque serment et s'en portait garant. Un serment prêté devant une pierre levée ne lie personne par magie : la pierre le garde, rien de plus. On disait aussi que, si la terre l'a entendu, il revient trois fois, et qu'on n'oublie plus alors qui a juré quoi. La tradition rapporte que celui-ci ne revint qu'une fois, et qu'Isaure le fit revenir encore, et encore. Ce jour-là, dit-on, elle oublia le visage de sa mère. « Tout rappel se paie d'un oubli. »

La route du Sud

Puis ils reprirent la route du Sud, avec le Registre et le titre. Gisla avait clos le Registre sur une ligne de sa main. Au moment de quitter les prés, elle redit le vieux dicton du Pacte : « Ce ne sont pas les murs qui font un royaume, mais ceux qui y vivent. » Elle ne laissait pas un mur debout. Dans les Basses-Terres, les exilés tinrent parole : on ne chanta plus la vallée, on n'en parla plus aux enfants.

Quelques familles des Saules ne prirent pas la route du Sud : elles partirent vers l'ouest, au bord des Grandes Lennes. Leurs descendants, les Gens des Saules, y vivent en petits hameaux de vanniers et de pêcheurs. Ils sifflent encore quelques mots de la langue des Tresseurs, et disent toujours Edravel pour la vallée.

Quand les derniers hommes furent partis, les Tresseurs retirèrent les chevilles des madriers qui menaient à leurs îlots. Ils laissèrent le chemin sombrer, « comme on ferme la porte derrière des hôtes qui s'en vont ». Sur la rive est, les Demeurants n'avaient rien juré. Chaque soir, leur feu s'allumait encore face au Bassin vide, et plus rien ne lui répondait.

VI

Des cinq générations passées à nos jours

Le Temps de l’Oubli

Seuls les Demeurants tiennent encore la rive est, jusqu'à ce qu'une bande les chasse. Puis la vallée reste sans hommes.

Du Départ, il y a cinq générations, à il y a une quarantaine d'hiversÉpoque

Le Temps de l'Oubli et les Demeurants

Sur la rive est, un feu s'allumait chaque soir face au Bassin vide. Rien, sur l'autre rive, ne lui répondait plus.

Après le Départ, la rive ouest se vida et se tut. Ce temps n'a pas de registre : il se lit dans ce que l'herbe a repris, et dans ce qu'une poignée de familles, restées sur la rive est, a tenu jusqu'au bout.

Un temps sans registre

Gisla avait emporté le Registre vers le Sud ; après elle, personne ne tint la plume. Dans le Bassin, les maisons de bois, de torchis et de chaume ne laissèrent rien. Les champs devinrent des prairies. La halle sans mur du garde des serments disparut si bien qu'on ignore aujourd'hui où elle se dressait. L'herbe reprit un à un les chemins que plus personne ne suivait.

Deux seulement lui résistèrent : les abords empierrés du pont rompu, que des siècles de charrois avaient tassés, et, sur l'autre rive, la ruelle du hameau des Vergers, que d'autres foulaient encore. À la trouée de la levée, où l'on comptait jadis les bêtes, les poutres du ponceau pourrirent, puis rompirent. Dans le vallon de l'ouest, les arbres restaient où ils étaient tombés. Personne ne vint dégager le seuil des Saules, et les chablis s'y entassèrent.

Les Demeurants

Sur la rive est, pourtant, des gens vivaient toujours. C'étaient les survivants de la vigie, tombée la nuit du Dernier Feu, et quelques familles des Vergers qui n'avaient pas pu, ou pas voulu, passer le pont avant sa chute : les Demeurants. Le Serment de l'Oubli ne les liait pas. Au printemps qui avait suivi l'Automne rouge, ils avaient relevé le hameau sur la pente qui regarde le Bassin, pour que chaque rive voie les feux de l'autre.

Ils n'étaient que quelques maisons. Ils soignaient le verger et, quand un arbre mourait, en replantaient un à la même place ; les derniers greffés sont de leur main. Ils reprenaient un peu de pierre dans la vieille fosse de la carrière, pour leurs fondations et leur puits. Ils cuisaient du charbon dans la chênaie du sud-est et, à chaque nouvelle lune, en laissaient une part aux Suies avec du pain, dans l'anneau de pierres. Ils tinrent ainsi la Paix de suie, lune après lune. Pour les Suies, ils étaient « ceux du charbon ».

Le feu du soir

Chaque soir, ils allumaient un feu face au Bassin vide. Jusqu'au Départ, la rive ouest avait répondu ; désormais, rien ne répondait. Pour qui ? Peut-être pour personne, par habitude. Nul ne l'a écrit. Pour rester, ils ne donnaient qu'une raison, toujours la même, et elle parlait d'arbres. Leurs pas, chaque jour, gardaient la ruelle ouverte. Le vieux dicton le disait déjà : un chemin est un écho qu'on entretient.

Même l'oubli s'use

Dans le Sud, Garance, saignée par sa guerre, fut abattue par ses voisins en moins d'une génération. Son rouge sombre lui survécut, sur le dos d'hommes sans maître. Les exilés s'étaient fondus dans les Basses-Terres ; on n'y chantait plus la vallée, on n'en parlait plus aux enfants. Ceux qui en savaient le chemin moururent sans l'apprendre à personne.

Trois générations passèrent, et l'herbe couvrit les chemins. Le terme du Serment était échu. La tradition rapporte qu'alors des enfants du Sud se mirent à chanter des airs de la vallée que leurs parents ne chantaient plus. Personne ne les leur avait appris, ou plus personne ne s'en souvenait. Certains y virent un signe ; d'autres, l'usure d'un silence trop long. Les Demeurants avaient un proverbe : « Même l'oubli s'use. » Il y a une quarantaine d'hivers, des hommes vêtus de ce rouge sombre remontèrent la rive est. Avec eux s'acheva le Temps de l'Oubli.

Le Temps des Bandes, il y a une quarantaine d'hiversGrande bataille

La Défense de la Ruelle

Trois hommes tinrent une ruelle, à la clôture d'un verger, le temps que les leurs gagnent la forêt. On ne les retrouva pas.

Il y a une quarantaine d'hivers, une bande de déserteurs venue du Sud remonta la rive est et tomba sur le hameau des Vergers, où vivaient les Demeurants, derniers habitants de la vallée. On appelle ce temps le Temps des Bandes. Pendant que trois hommes tenaient la ruelle, les autres s'enfuirent dans la forêt profonde. Les Demeurants ne revinrent jamais, et plus aucun homme ne vécut dans la vallée jusqu'au premier feu des trois couples.

Prélude

Le Serment de l'Oubli, juré au Départ pour trois générations, était échu, et l'oubli s'usait. Sur la rive est vivaient encore les Demeurants, que le Serment ne liait pas : quelques maisons, un verger, une meule dans la chênaie, et chaque soir un feu face au Bassin vide.

Dans le Sud, une guerre venait de finir. Elle laissait sur les routes des hommes qu'elle n'avait pas rendus à leurs champs, et ces déserteurs s'étaient mis en bandes. Ils portaient la hache, le casque et le rouge sombre qui, depuis la chute de Garance, habille les hommes sans maître ; on les appelle les Rouges-tabards. L'une de ces bandes remonta la rive est. Elle ne venait pas pour la pierre, comme Garance autrefois : elle cherchait où passer l'hiver.

Les signes se suivirent. Les Suies ne vinrent plus à la charbonnière. Des fumées montèrent au sud. Dans la terre de la chênaie, des roues qu'on ne connaissait pas laissèrent leurs ornières. C'était l'automne : les pommes tombaient dans l'herbe du verger et, à la charbonnière, une meule était montée, prête pour le feu.

La bataille

La bande arriva par le sud-est, par le chemin qui longe le verger. Les Demeurants ne comptaient que quelques foyers, et pour toute arme, des haches. La plus âgée, Oda, ne chercha pas à défendre les murs. Elle ordonna la fuite vers la forêt profonde, avec ce que chacun pouvait porter.

La forêt profonde était la lisière de l'inconnu ; même au temps du Pacte, on n'y allait qu'à plusieurs, et jamais pour y passer la nuit. Mais le pont était rompu, et la bande tenait le chemin. Il n'y avait pas d'autre côté où aller. La nuit du Dernier Feu, déjà, les familles de la vigie avaient trouvé refuge sous ces arbres. Leurs descendants y retournaient.

Trois hommes restèrent en arrière. Ils se postèrent dans la ruelle, à la clôture du verger, la hache à la main, et tinrent le passage. Derrière eux, les autres disparaissaient sous les arbres. Aucun récit n'a gardé leurs noms. Personne ne sait combien d'hommes vinrent contre eux, ni combien de temps ils tinrent. On sait seulement que les autres eurent ce temps-là.

Puis la bande entra dans le hameau. Il était vide. Elle éventra une caisse, renversa un tonneau, vida l'auge et emporta les vivres. Dans leur fuite, les Demeurants avaient oublié des sacs et une réserve de bois ; ils avaient laissé leurs charrettes, au hameau comme à la carrière, et jusqu'aux outils des carriers. À la charbonnière, la meule montée ne fut jamais allumée.

La vallée vide ne nourrit pas la bande. De l'autre côté de la rivière, le Bassin était retourné à l'herbe, et le pont rompu n'y menait plus. La bande repartit vers le Sud avant l'hiver. On dit, mais ce n'est qu'une rumeur, qu'une de ses charrettes ne revint pas.

Le prix

Aucun registre ne fit le compte : depuis le Départ, personne n'écrivait plus rien dans la vallée. Le compte tient pourtant en peu de lignes. Trois hommes à la ruelle, qu'on ne retrouva pas, ni eux ni leurs haches. Un hameau pillé. Un verger qui perdit ceux qui le soignaient. Une meule restée froide.

Le reste ne se compte pas. Ce jour-là, la vallée des Échos cessa d'être habitée par des hommes. Pendant des générations, les feux du soir s'étaient répondu d'une rive à l'autre ; depuis le Départ, un seul brûlait encore sur la pente, pour personne. Ce soir-là, il ne fut pas allumé, ni le soir suivant, ni aucun de ceux qui vinrent après, aussi loin que portent les récits.

Les Demeurants disaient : « On ne quitte pas des arbres qu'on a plantés. » Sur l'ordre d'Oda, ils les quittèrent. Ils avaient tenu la Paix de suie jusqu'au bout, gardé le verger, entretenu le feu du soir. Ils ne rompirent rien : ils laissèrent tout.

Ce qui en resta

Les Demeurants ne revinrent jamais, et personne ne sait où ils allèrent. Le verger cessa d'être soigné. Depuis le Pacte, on avait toujours replanté chaque arbre mort à la même place ; quatre arbres moururent après la fuite, et personne ne les remplaça. Les clôtures tombèrent. Les ronces entrèrent dans le hameau.

La ruelle, elle, dura. Des siècles de charrois et de pas l'avaient tassée, et les Demeurants l'avaient foulée jusqu'au dernier jour. Ce fut le dernier chemin foulé de la vallée, et le dernier à s'effacer. Il ne s'effaça pas tout à fait. L'herbe est patiente ; ici, elle n'a pas encore fini.

Des survivants de la bande regagnèrent les Basses-Terres. Dans les tavernes, ils racontèrent l'aventure : une vallée vide, un pont cassé à quatre piles, une tour sur un éperon. Gisla, la dernière Dame d'Edranor à vivre dans la vallée, avait juré le silence pour les siens ; ce furent des hommes qui n'avaient rien juré qui reparlèrent de la vallée. Elle recommençait d'exister dans les récits.

Ces récits firent leur chemin. Bien des hivers plus tard, l'héritier du titre de Seigneur d'Edranor les entendrait, et y reconnaîtrait le pont et la tour dont parlait le Registre. Ceux qui avaient chassé de la vallée ses derniers habitants furent aussi ceux qui la rendirent au Sud, en paroles. Sur la pente d'en face, la ruelle attend encore des pas.

Il y a environ vingt-cinq hiversÉpoque

La Nuit des Grands Vents

Personne ne vit la tempête : on sait seulement ce qu'elle coucha, ce qu'elle ferma et ce qui resta debout.

Il y a environ vingt-cinq hivers, une tempête traversa en une nuit la vallée des Échos, vide d'hommes depuis le Temps des Bandes. Elle ferma le seuil des Saules et abattit deux géants ; le chêne du Tertre et le pin du Guetteur restèrent debout. C'est le dernier événement dont la vallée porte la trace avant le retour des hommes.

Une vallée sans témoin

Quand le vent se leva, la vallée était vide depuis le Temps des Bandes. Les Demeurants avaient fui le hameau des Vergers devant une bande de déserteurs, et plus aucun feu ne brûlait le soir, ni sur une rive ni sur l'autre. Le Registre des Seuils se taisait depuis le Départ, et nul n'entendit passer la tempête. Comme tout ce qui arriva depuis ce silence, elle ne se lit que dans ce qu'elle a laissé à terre.

Ce que le vent coucha

Au nord-ouest, le Marais des Saules n'avait plus personne depuis que ses familles étaient parties, les unes vers le Sud, les autres vers l'ouest. Pendant le Temps de l'Oubli, des arbres morts s'étaient entassés dans le seuil qui y mène, et personne ne les avait dégagés : de vieux chablis, comme les bûcherons appellent les arbres tombés. Cette nuit-là, le vent coucha trois grands chênes en travers. Le seuil se ferma. Derrière, le vallon humide où l'on taillait jadis l'osier resta seul avec son bois mort ; plus loin, vers la roselière, les madriers dormaient sous l'eau depuis le Départ.

De l'autre côté de la rivière, sous la canopée de la forêt profonde, tomba un arbre qui était déjà vieux quand on bâtit le pont : on l'appelle le géant abattu. Il gît là de tout son long, sa motte de racines retournée vers le ciel. Au nord, dans les Hauts Bois, derrière le col que les Veilleurs avaient fermé, un autre géant fut jeté à terre parmi les pins et les épicéas. C'est le chablis du nord.

Ceux qui sont restés

Deux arbres tinrent. Sur la rive est, face au Bassin, le chêne du Tertre resta debout au-dessus de la tombe des bâtisseurs du pont et des morts de la vigie. Dans les Hauts Bois, au bord de la rivière, le pin du Guetteur tint aussi : c'est de là que le Veilleur Hask, pendant la Veille du Col, avait vu venir le Lourd. On les appelle « ceux qui sont restés ». Les Demeurants disaient : « On ne quitte pas des arbres qu'on a plantés. » Ils avaient fui devant la bande, et nul ne sait où ils allèrent. Le chêne, lui, était encore là.

Ce qu'on en dit

Les Tresseurs, qui nouent leur mémoire en cordes de jonc, disent que ce vent « a défait l'oubli ». Les gens du Sud répondent qu'un vent n'est qu'un vent. Une chose est sûre : le terme du Serment de l'Oubli était passé, et les déserteurs du Temps des Bandes avaient déjà ramené la vallée dans les récits des tavernes du Sud. Ce que le vent a couché se voit encore.

Au premier feu

Environ vingt-cinq hivers plus tard, trois couples allumèrent un feu dans le Bassin. Les trois chênes barraient toujours le seuil des Saules, l'écorce gagnée par la mousse. Le géant abattu reposait dans la forêt profonde, le chablis du nord derrière l'éboulement du col. Personne n'y avait touché. Que le seuil soit un jour dégagé ou qu'il reste tel que le vent l'a laissé, rien n'en est écrit. La tempête avait fermé un passage. Le reste commence avec ce feu.

VII

Les derniers hivers avant la fondation

La Veille

Un nouveau Seigneur d'Edranor ouvre le coffre de la lignée et lance un appel. Trois couples y répondent.

Les derniers hivers avant la fondationPrélude

La Veille : l'appel du Seigneur d'Edranor

Le nouveau Seigneur d'Edranor n'envoya pas de soldats. Il envoya des gens : trois couples, trois tentes, deux charrettes et une phrase.

Dans le Sud, la Guerre s'éteignit et laissa des familles entières sans terre. Le titre de Seigneur d'Edranor échut à un nouveau porteur, qui ouvrit le coffre de la lignée et fit crier un appel. Trois couples y répondirent. Le passé d'Edranor s'arrête avec eux, au bord d'un feu de campement, un soir de printemps.

Un titre sans terre

Dans le Sud, une guerre que les gens n'appellent pas autrement que « la Guerre » s'éteignit par épuisement. De mauvaises récoltes s'ajoutèrent aux champs brûlés. Le Sud avait faim. Beaucoup de familles se retrouvèrent sans terre, et les Basses-Terres débordèrent de bras sans ouvrage.

Le titre de Seigneur d'Edranor échut alors à un nouveau porteur, par le sang, par un serment ou par un don : on ne sait lequel. Ce porteur, c'est vous. Depuis Gisla, la lignée se transmettait ce titre sans terre, et un coffre avec lui. Le porteur l'ouvrit. Il y trouva les derniers feuillets du Registre des Seuils, l'acte du Serment de l'Oubli et un coin de chêne noirci, tiré du pont. On dit que c'est le dernier que maître Hérel ait tenu en main, la nuit où il fit tomber les arches.

Le pont à quatre piles

Il lut le Registre jusqu'à la dernière ligne, celle où Gisla rendait la vallée à l'herbe. Il entendit aussi le récit que des déserteurs, revenus du nord une quarantaine d'hivers plus tôt, avaient laissé dans les tavernes des Basses-Terres : une vallée vide, un pont cassé à quatre piles, une tour sur un éperon. Il reconnut le pont et la tour. Les trois générations du Serment avaient passé depuis longtemps. Un titre sans terre ne valait rien, et le Registre disait que la terre garde ce qu'on lui donne.

L'appel

Dans les bourgs du Sud, il fit crier un appel qui tenait en une phrase : « La terre à qui la travaille, le toit à qui le bâtit. » Il ne promettait ni or ni part des récoltes, et ne réclamait ni impôt ni dîme. Il promettait une vallée, des consignes et un registre.

Aucun suzerain ne le soutint ni ne l'arrêta. Pour les seigneuries du Sud, la vallée était une terre sans maître. Certaines virent ces départs d'un bon œil : autant de bouches en moins. D'autres lorgneraient peut-être vers le nord si la vallée se remettait à prospérer. Dans les tavernes, on parlait de conquête. L'appel, lui, parlait de reprise.

Trois couples

Il n'avait pas d'armée. Il suivit l'usage : une seigneurie se fonde à six, comme, dit-on, le premier village du Bassin. Trois couples partirent les premiers. C'étaient des cadets, des veufs remariés, des artisans dont l'atelier avait brûlé, tous sans terre. Dans le Sud, beaucoup de ces gens portaient comme nom celui d'un lieu qu'ils avaient quitté et où ils ne reviendraient pas. Le seigneur leur confia trois tentes, deux charrettes, un peu de bois, de pierre, de vivres et de bûches. Lui ne campa pas avec eux : ces toits de toile étaient ceux des familles.

Le premier feu

Ils arrivèrent par le sud, au printemps, à travers la campagne. Après la Dernière Borne, le dernier hameau habité, il n'y avait plus de route : trois jours de terre vide. Au bout s'ouvrit le Bassin des Échos, large, bas et désert. Sur la rivière sans gué, un pont n'avait plus que ses piles. Au-delà se dressaient une tour ruinée sur un éperon et un chêne énorme sur un tertre.

Ils dressèrent les tentes, rangèrent les charrettes et allumèrent un feu. Il n'y avait ni champ, ni pâture, ni garnison, ni chapelle. Le soir venu, sur l'autre rive, aucun feu ne répondit. C'est de ce premier feu que partent le compte des jours et l'Année 1. Selon la coutume, on n'en balaie pas les cendres.

La chronique d'Edranor s'était tue le jour du Départ. Elle reprend par une ligne qui commence toujours ainsi : « Trois couples fondent le bourg : … » Les Six n'ont plus de nom : chaque fondation leur en donne. Le reste n'est écrit nulle part. Viendrez-vous en personne, gouvernerez-vous par vos consignes et un prévôt, ou attendrez-vous que le promontoire ait sa maison ? Le pont sera peut-être rebâti, la vieille vigie relevée, le col déblayé. Aux marges, des peuples plus anciens se souviennent encore du Pacte. Ce que vous ferez de cette terre, la chronique s'en souviendra.

Les lieux

La vallée au premier jour

Chaque ruine, chaque seuil fermé et chaque pierre de la vallée a son histoire. Voici les lieux tels que les trouvent les trois couples, et ce qui s'étend au-delà.

Aujourd'hui, avec sa mémoire

Le Bassin des Échos, part des hommes

Le Bassin ne garde des hommes d'avant que deux marques lisibles : un cairn, qui est un souvenir, et un éboulis, qui est une tombe.

Au premier jour, le Bassin des Échos est la seule terre où l'on puisse s'établir, et la plus ordinaire de la vallée. Le Pacte des Seuils l'avait réservée aux hommes. Ses villages de bois sont retournés à l'herbe, et presque rien n'y rappelle ceux qui l'ont labouré.

Au temps du Pacte, le Bassin était la terre à blé de la vallée. Laboureurs, glaisiers, pêcheurs de rivière et bûcherons y vivaient. Le garde des serments vivait parmi eux, dans une halle de bois sans mur. Aucun peuple ancien n'y entrait sans y être invité, et les registres ne mentionnent aucune invitation. On n'y rencontre rien d'étrange. On dit seulement que le mur ouest et le mur nord renvoient la voix vers l'autre rive : un nom crié à leur pied revient.

Rivière et berges

La rivière borde le Bassin à l'est, large de quatorze à vingt mètres. Plus de mille blocs de calcaire clair bordent ses berges : ce sont, dit-on, les perrés que le Pacte posait contre les crues. Au nord et au sud, les berges de la rive ouest gardent des lits d'argile, le torchis d'autrefois. Au sortir de l'étang, le ruisseau occidental rejoint la rivière entre le Bourg et le pont. On passe le ruisseau à trois gués ; la rivière, nulle part.

Les abords du pont

Des chemins d'avant, seuls les abords du pont en ruine gardent ici une trace herbeuse : la chaussée empierrée des rampes, que des générations de charrois avaient tassée plus que toute autre. L'autre trace est hors du Bassin, sur la rive d'en face : la ruelle du hameau des Vergers, que les Demeurants ont foulée jusqu'au bout. La vieille route de la carrière n'est plus que du pays brut.

L'éboulis des Veilleurs

Au pied du col, dix-huit blocs gisent dans l'herbe. Ils tombèrent de l'escarpement nord le quatrième des Longs Hivers, quand les Veilleurs fermèrent le col sur un Lourd. Quatre Veilleurs reposent dessous. La chute mit au jour une veine de fer rouillé, maigre mais à portée du Bassin : on l'appelle le dernier don des Veilleurs.

Lisières et taillis

Les lisières du Bassin sont les coupes d'autrefois, repoussées en noisetiers et en ronciers. Depuis le Départ, personne n'y porte plus la hache. On n'y croise que des chevreuils, des renards et des oiseaux, et le soir, on n'entend guère qu'une bête froisser les ronces.

Le promontoire

À l'ouest du Bourg, un replat domine la rivière d'une dizaine de mètres. Six pierres claires y sont empilées en cairn : du vieux calcaire, celui du pont et de la vigie. Ermengarde, Dame d'Edranor, avait fait tailler seize blocs pour élever ici une quatrième garde. Six avaient passé le pont quand la guerre vint ; on les empila ensuite, pour qu'on sache où la maison devait être. La tradition veut qu'Ermengarde les ait fait poser face au chêne du Tertre, pour que la maison regarde les bâtisseurs.

Aucune tour ne s'y dresse. Le Pacte ne voulait pas de murailles, et la guerre vint avant les murs. Ce débat n'a jamais été tranché.

Le Bourg et la Terrasse du village

Le Bourg est sur la rive ouest, à une soixantaine de mètres de la rivière. Sur la Terrasse s'élevaient les maisons du Pacte, de bois, de torchis et de chaume. Les Longs Hivers et le Départ les vidèrent ; le bois pourrit, le chaume s'envola, et il n'en demeure rien. Les champs sont redevenus prairie.

C'est là qu'un soir de printemps, trois couples dressèrent trois tentes près de deux charrettes et allumèrent un feu. Il n'y avait ni champ, ni route, ni forteresse. Le bourg n'a pas de nom propre : sur la carte, on dit « le Bourg », et le dicton veut qu'« un nom, ça se gagne ». Ce que deviendra cette terre n'est écrit nulle part.

Aujourd'hui, avec leur cause

Les cinq seuils de la vallée

Trois seuils furent fermés par des mains, deux par l'oubli et le vent. Seules des mains peuvent les rouvrir.

Cinq passages ferment le Bassin sur le reste de la vallée : un ponceau rompu, des arbres couchés, des madriers noyés, un col éboulé, un pont sans arches. Chacun a sa cause, qu'on peut nommer, et sa mémoire.

Au premier jour, seul le Bassin des Échos s'ouvre aux charrettes ; vers l'ouest, le nord et l'est, tout passe par l'un des cinq seuils. Au temps du Pacte, chaque seuil avait ses gardiens : la levée aux gens du Bassin, le col aux pâtres, le pont aux gens des Marches, le vallon et les madriers aux familles des Saules. Depuis le Départ, personne ne les garde. Ouvrir l'un n'ouvre jamais les autres.

La levée des Prés

La levée des Prés est le seul seuil qu'on franchisse dès le premier jour, et seulement à pied. Ouvrage de la Paix de la Levée, elle n'a qu'une trouée, celle où l'on comptait autrefois les bêtes ; un ponceau y enjambait le ruisselet. Pendant le Temps de l'Oubli, les poutres du ponceau pourrirent, puis rompirent ; il en reste trois. Un marcheur passe ; une charrette, non, ni rien de ce qu'elle porte.

Le seuil des Saules

Au nord-ouest de la vallée, des arbres couchés ferment l'entrée d'un vallon. Les plus vieux tombèrent pendant le Temps de l'Oubli, et personne ne vint les dégager. Il y a environ vingt-cinq hivers, la Nuit des Grands Vents a jeté trois grands chênes par-dessus. On n'atteint ce seuil que depuis les Prés, par la trouée de la levée. Défriché, il laisse cinq souches en lisière : la preuve, pour le prochain qui passera, que quelqu'un a repris le seuil. Derrière s'ouvre un vieux bois humide ; pas encore la roselière.

Le chemin des Roseaux

Plus à l'ouest, des madriers menaient autrefois jusqu'aux îlots fermes. Les familles des Saules les relevaient chaque année. Après le Départ, les Tresseurs en retirèrent les chevilles, et le chemin sombra. Cinq madriers pourrissent au fond ; ceux qui se sont penchés sur l'eau claire disent qu'ils reposent alignés, comme si on les avait couchés là. On n'y accède qu'une fois le seuil des Saules ouvert. La clause de l'Accord de la Roselière tient en une phrase : « Qui passe au-dessus de l'eau ne la prend pas. » Une passerelle surélevée la respecte.

Le col des Veilleurs

Au nord du Bassin, vingt-cinq blocs obstruent le col. Ce n'est pas un accident. Le quatrième des Longs Hivers, sept Veilleurs tirèrent les coins d'un banc de roche qu'ils tenaient étayé « pour le jour où », et fermèrent le col sur un Lourd. Quatre ne redescendirent pas ; ils reposent tout près, sous l'éboulis des Veilleurs. Le rouvrir, c'est défaire l'ouvrage de ceux qui l'ont fermé pour sauver le Bassin. Personne n'a juré de ne pas le faire : un col est fait pour passer.

Le pont des Marches

Sur la rivière sans gué se dressent quatre piles de vieux calcaire, et plus une arche. La Nuit des Arches, les gens de Garance avaient poussé jusqu'au milieu du pont. Sur l'ordre d'Ermengarde, maître Hérel descendit sous les arches du milieu avec deux compagnons et chassa les coins de chêne. Tout tomba dans la rivière, avec ceux qui se trouvaient dessus ; Hérel et ses compagnons ne remontèrent pas. Au pied de la culée ouest gisent encore neuf blocs de la barricade qu'on avait dressée avec les parapets.

Rebâti, le pont redevient une chaussée de pierre aux parapets usés, et fait mentir le vieux dicton : « Pour refaire le pont, il faut la pierre ; pour la pierre, il faut le pont. » Un pont laisse passer dans les deux sens.

On frappait jadis la Cloche des Seuils, une cloche sans battant, d'un coup de maillet à chaque ouvrage achevé. Elle disparut dans l'incendie du Dernier Feu. Rouvrir un seuil, c'est reprendre une charge que d'autres portaient autrefois. Lesquels vous rouvrirez, et quand, rien ne l'écrit d'avance.

Aujourd'hui, avec sa mémoire

Les Marches pierreuses, rive de la pierre et de la guerre

Longtemps, chaque soir, un feu brûla sur la rive orientale, face au Bassin vide. Puis plus personne ne l'alluma.

La rive orientale se voit depuis le Bourg, mais on ne peut l'atteindre : la rivière n'a pas de gué, et le pont des Marches a perdu ses arches centrales. Elle garde les plus vieilles pierres de la vallée et ses plus lourds souvenirs. Son nom a deux sens, disent les anciens : la marche, ce sont les confins ; les marches, ce sont les degrés de pierre par lesquels la rive s'élève.

Le chêne du Tertre

Face au Bourg, un chêne géant couronne un tertre. On le planta sur la tombe des bâtisseurs du pont ; Ascelin y repose aussi, dit-on. Les morts de la vieille vigie, tombée au Dernier Feu, dorment à son pied. La Nuit des Grands Vents ne l'a pas couché : avec le pin du Guetteur, il est de « ceux qui sont restés ».

Le hameau des Vergers et son verger

Non loin, trois maisons délaissées regardent le Bassin. Les Demeurants, derniers habitants de la rive, les relevèrent après l'Automne rouge, pour que chaque rive voie les feux de l'autre. Une fondation écroulée marque la maison brûlée par les gens de Garance. Le tonneau renversé et les sacs oubliés datent du pillage d'une bande de déserteurs, il y a une quarantaine d'hivers. Trois hommes tinrent alors la ruelle herbeuse, le temps que les autres gagnent la forêt. On ne retrouva ni eux ni leurs haches.

Autour des clôtures effondrées, trente et un vieux fruitiers tiennent leurs rangs de cinq sur sept : des pommiers surtout, quelques poiriers, des cognassiers. Chaque maison des Marches y avait son arbre, replanté à la même place quand il mourait : le verger fut toujours plus vieux que ses arbres. Quatre souches marquent les arbres morts depuis la fuite, jamais remplacés.

La pierre runique

Là où la route de la carrière tournait vers le hameau se dresse une borne du Pacte. Elle porte le cercle aux trois entailles : la Main, la Pierre, le Courant. Une quatrième place, restée lisse, attendait, dit-on, « ceux qui n'avaient pas juré » : les Suies pour les uns, ceux qui viendraient après pour les autres. La pierre n'a aucun pouvoir : elle marque un chemin et garde une place.

Les Pierres des Échos

Plus à l'est, en terrain ouvert, onze pierres brutes forment un anneau. Les Oyants les dressèrent avant les hommes, là où la terre répond le mieux. La douzième, au milieu, était la pierre où l'on parle : Sunniva, première Dame d'Edranor, des Oyants et des Tresseurs y jurèrent le Pacte des Seuils, chaque serment dit trois fois. Au matin qui suivit le Dernier Feu, elle était couchée. Au centre, dit-on, la voix revient, nette et un peu plus grave.

La carrière des Marches

La carrière donnait le vieux calcaire, la pierre de tout ce qui devait durer. Elle n'est qu'à une portée de voix du cercle, ce que craignaient les Oyants. La fosse et la rampe datent du Pacte. Dix blocs équarris attendent toujours la forteresse d'Ermengarde. La charrette, la caisse d'outils et le portique sont ceux que les Demeurants abandonnèrent dans leur fuite.

La charbonnière

Au sud-est, dans la chênaie, quatorze pierres noircies forment un autre anneau. À chaque nouvelle lune, les charbonniers y laissaient du charbon et du pain, et les Suies du minerai : c'était la Paix de suie. Le bois entassé et le foyer froid sont ceux de la dernière meule des Demeurants, que personne n'alluma.

La vieille vigie

Au nord, sur son éperon, une tour ronde regarde les terres sauvages. Ascelin la bâtit du même vieux calcaire que le pont : ce fut la garde de l'est. À l'Automne rouge, des familles des Marches s'y réfugièrent avec Mahaut, capitaine des Veilleurs. La nuit où l'enclos céda, elle alluma le grand feu au sommet ; à l'aube, elle et onze Veilleurs tinrent la porte. Il en reste une dizaine d'assises et trente-quatre pierres tombées, sous le vol des corneilles.

La forêt profonde

Au nord-est commence la forêt profonde. Deux fois, des gens des Marches s'y enfoncèrent pour fuir les armes : les familles de la vigie, la nuit du Dernier Feu, puis les Demeurants, au Temps des Bandes. Sous le couvert gît le géant abattu, couché par la Nuit des Grands Vents. Ce que la forêt cache, nul ne l'a écrit.

Aujourd'hui, avec sa mémoire

L'Ouest : les Prés, le Marais des Saules et les Bas-fonds

À l'ouest, on se battit pour des blés et une source, puis pour des roseaux ; chaque paix laissa un ouvrage, levée ou chemin sur l'eau.

À l'ouest du Bassin, derrière la levée et les escarpements, la vallée devient plus humide et sa mémoire plus vieille : des prés, un vallon de bois ancien, une roselière. Ce fut le pays des bergers et des familles des Saules, au bord des marais où venaient pêcher les Tresseurs, vieux peuple des eaux dormantes. On s'y est battu, puis on y a fait la paix ; il en reste des pierres moussues, des madriers noyés et des noms.

Les prés de l'ouest

Derrière la levée s'étendent les Prairies extérieures, pâtures d'hiver que les bergers reçurent à la Paix de la Levée. On y entre à pied par l'unique trouée, où les poutres pourries du vieux ponceau ont rompu : un marcheur passe, une charrette non. Les Gens des Saules, descendants des familles des Saules qui, au Départ, gagnèrent les Grandes Lennes plutôt que le Sud, disent garder un droit de fauche sur ces prés. La borne à entailles qui le fixait est perdue.

Le menhir des Prés

Dans l'herbe haute se tient une pierre seule. Les Oyants la dressèrent brute, avant la venue des hommes, là où la terre répond. Après la Paix de la Levée, on y entailla les droits de pâture ; sous le lichen, on devine les entailles sans savoir les lire. C'est ici que Gisla, dernière Dame d'Edranor à vivre dans la vallée, prononça trois fois le Serment de l'Oubli, qui rendait la vallée. La pierre n'a aucun pouvoir. On croit seulement que la terre, ici, se souvient, sans croire qu'elle juge.

La source du ruisselet

Plus au nord, neuf pierres moussues entourent un creux humide parmi les fougères : la source du ruisselet. Au temps des deux rives, les troupeaux piétinaient les blés du Bassin. Un été sec, cette source devint la seule eau sûre des prés, et l'on s'y battit deux jours, à la faux et à la houlette. Trois morts, dont deux frères. Le second jour, des Tresseurs entrèrent sans armes dans l'eau, jusqu'aux genoux ; personne n'osa plus frapper. Chacune des neuf maisons qui jurèrent la paix posa une pierre et versa un peu d'eau à terre : ce fut la première part d'eau. Puis on éleva ensemble la levée. On dit que l'eau, ici, murmure un peu trop longtemps.

Le Marais des Saules

Au nord des Prés, derrière le seuil des Saules, s'ouvre un vallon humide. Les familles des Saules y taillaient des saules têtards pour l'osier, avec les Tresseurs, dont elles savaient siffler la langue. Pendant les Longs Hivers, on coupa les saules jusqu'au dernier pour se chauffer, sans le dire à personne. Le vieux bois a repris le vallon. Il n'y reste pas un saule : seulement le nom, comme un nom de famille porté par quelqu'un qui n'a plus de terre.

L'étang des Marches

L'étang des Marches est à cheval sur le vallon et la roselière. Les mêmes hivers, on le vida de ses poissons. Son nom étonne, car les Marches pierreuses sont sur l'autre rive. Pour les uns, l'étang marquait la marche de l'ouest, face aux Tresseurs, comme la rive est faisait face aux terres sauvages. Pour les autres, les madriers posés jusqu'aux îlots faisaient des marches sur l'eau. Aucune version ne l'emporte. À la lisière, on parle de roseaux noués que le vent n'a pas noués.

Les Bas-fonds humides et le chemin des Roseaux

À l'extrême ouest s'étend la vraie roselière, où pêchaient les Tresseurs bien avant les hommes. Des laboureurs du Bassin y creusèrent un fossé pour en assécher une part. Il y eut un noyé chez eux, trois morts chez les Tresseurs, un îlot brûlé. L'Accord de la Roselière ajouta au Pacte une clause : « Qui passe au-dessus de l'eau ne la prend pas. » On posa donc des madriers surélevés jusqu'aux deux îlots fermes, les îlots de l'Accord, où l'on échangeait du pain contre du poisson, des nasses et de l'osier.

Les familles des Saules relevaient les madriers chaque année. Quand les derniers hommes furent partis, les Tresseurs retirèrent les chevilles, et le chemin sombra. La roselière, elle, est restée entière. Des hérons cendrés se tiennent des heures dans l'eau basse. On parlerait de nasses posées la nuit, de sifflets au crépuscule, d'empreintes longues et étroites dans la vase. Les Tresseurs, dit-on, reviennent parfois pêcher. Ils regarderaient, et attendraient de voir si les hommes resteront, cette fois.

Aujourd'hui, et ce qu'on s'en rappelle

Les Hauts Bois, la garde du nord

Derrière le col fermé : des pins qu'on ne coupait qu'un par hiver, une bergerie sans bêtes et un guetteur resté de l'autre côté.

Au nord de la rive ouest, derrière le col des Veilleurs, s'étend un plateau de futaies sombres et de prairies hautes. C'était la terre d'été des pâtres, celle de l'herbe, du pin et du fer. Le Bassin la perdit le quatrième des Longs Hivers, quand les Veilleurs fermèrent le passage sur un Lourd, l'un de ces géants lents qui dorment sous les tertres des Hautes Landes.

Le col des Veilleurs

On entrait dans les Hauts Bois par une selle rocheuse, au nord du Bassin. Vingt-cinq blocs la ferment aujourd'hui. C'était un banc de roche fendu, que les Veilleurs tenaient par des coins et des étais « pour le jour où ». Le jour vint : un Lourd descendait vers le col.

Le quatrième des Longs Hivers, sept Veilleurs tirèrent les coins ; quatre restèrent sous la roche tombée du côté du Bassin. Ce fut la Veille du Col.

Les bois du nord

Au-delà se dressent des futaies de pins et d'épicéas. C'étaient les pins des Veilleurs, qui n'y coupaient qu'« un arbre pour un hiver ». Depuis la Veille du Col, aucune hache n'y a sonné, et aucun peuple n'y vit. Le sous-bois reste sombre en plein midi ; des corneilles tournent au-dessus des cimes.

Les hauts pâturages

Plus loin, la forêt s'ouvre sur de hautes prairies. Les pâtres des Prés et des Hauts y passaient l'été : bergers, faucheurs, forgerons du fer des Hauts. Ils montaient des prés de l'ouest par l'unique trouée de la levée, où l'on comptait les bêtes, traversaient le Bassin et passaient le col. Aujourd'hui, des lièvres y courent et des buses planent au-dessus.

La vieille bergerie

Les pâtres du Pacte y bâtirent en pierre sèche leur bergerie d'été : un enclos posé sur un vieux talus de terre, l'abri du berger, une auge. Un feu allumé sur la bergerie annonçait la montée. L'Hiver du Lourd, on y trouva des brebis mortes, ouvertes comme des sacs. Ce n'étaient pas des loups : il y avait des empreintes grandes comme des auges. Les bergers s'enfuirent par le col avec leurs dernières bêtes ; le Lourd suivit l'odeur des troupeaux. La bergerie ne servit plus. Sous l'abri reste du bois sec, que personne n'est revenu brûler.

Le vieux chemin haut

La bergerie s'ouvre sur le vieux chemin haut. Il n'en reste qu'un nom et une clôture ; l'herbe a repris le tracé. Au-delà, il montait vers les Hautes Landes, hors de la vallée : un pays de bruyère, de tertres et de tourbières. C'est par là qu'un Lourd descendit, une fois.

Le filon de fer riche

Derrière la crête court aussi le filon de fer riche, le fer des outils du Pacte. On n'en forgeait pas d'armes : les armes venaient du Sud. Avant toute passerelle, les gens des Marches, sur l'autre rive, n'y avaient pas accès ; ils durent chercher le leur ailleurs. Au Départ, Gisla, la dernière Dame d'Edranor à vivre dans la vallée, et les siens le laissèrent derrière le col fermé, comme la pierre derrière le pont rompu, pour que la vallée ne soit plus convoitée.

Le pin du Guetteur

Au bord de la rivière se dresse un pin géant, sombre. C'était la troisième garde du Pacte, avec la vigie et le col : de là, on surveillait les eaux venues du nord. Hask, le Veilleur de ce poste, vit ce qui descendait ; il le dit en quatre mots, que la vallée a gardés. Il resta de l'autre côté de l'éboulement. Il y a environ vingt-cinq hivers, la Nuit des Grands Vents, le pin resta debout, comme le chêne du Tertre sur l'autre rive. On les appelle « ceux qui sont restés ».

Le chablis du nord

Plus à l'ouest, un arbre géant gît de tout son long, sa motte de racines retournée vers le ciel. La même nuit le jeta à terre. Personne ne le vit tomber : la vallée était vide. C'est la plus jeune trace du plateau. Derrière leur col, les Hauts Bois gardent leurs pins, l'herbe et le fer. Personne n'a juré de ne jamais rouvrir le col : un col est fait pour passer.

Hors carte

Au-delà de la vallée

Au sud, la porte des hommes. Partout ailleurs, des terres plus vieilles qu'eux.

Tout ce qui est à une journée de marche ou plus est hors de la vallée. On n'en connaît que ce qui en vient : deux ruisseaux, un vieux chemin, des voyageurs, des récits. Et plus on s'éloigne du Bassin des Échos, plus le monde devient ancien.

Les Basses-Terres, au sud

La vallée n'a pas de mur au sud. Les hommes montèrent par là, il y a une quarantaine de générations, en deux courants, un sur chaque rive, car la rivière n'a pas de gué. Au-delà s'étendent les Basses-Terres, des plaines peuplées et fertiles que leurs seigneuries se disputent sans cesse. De là viennent les colons, les voyageurs, les nouvelles. De là vinrent aussi l'ost de Garance, puis la bande des déserteurs, qui remontèrent tous deux la rive est sans toucher au Bassin. Le Pacte n'avait mis aucune garde de ce côté : le Sud était la porte, et l'on ne ferme pas sa porte.

Les voyageurs arrivent avec trois rations. On appelle cela la règle des trois pains, une vieille coutume du Sud : on ne se présente pas chez des inconnus sans de quoi tenir trois jours. La Dernière Borne, dernier hameau habité, est à trois jours de marche. Entre elle et la vallée s'étend une campagne ondulée, sans route ni village. Ceux qui savaient le chemin sont morts sans l'apprendre à personne. Depuis les Longs Hivers, une règle court sur les routes : « On ne s'arrête pas dans une vallée qui a faim. » Un voyageur reste s'il trouve un toit libre, des greniers qui promettent de quoi manger et des visages qui ne songent pas à partir ; sinon, il reprend la route.

Les Grandes Lennes, à l'ouest

Le ruisseau occidental descend des Grandes Lennes : des eaux dormantes, des roselières, des tourbières à perte de vue, et de vraies saulaies, quand le Marais des Saules n'a plus un saule. Les Tresseurs y vivent sur des îlots de roseaux. Au bord des Grandes Lennes vivent aussi les Gens des Saules, dont les aïeux, au Départ, ne prirent pas la route du Sud ; ils disent encore Edravel pour la vallée. Lennvel, le val des eaux dormantes, était peut-être de ce côté. Sous la tourbe dormirait un Lourd ; les Tresseurs n'en parlent qu'à voix basse.

Les Hautes Landes, au nord

Derrière la vieille bergerie des Hauts Bois part le vieux chemin haut. Il n'en reste guère que le nom. Il montait vers le nord, jusqu'aux Hautes Landes : de la bruyère, des landes rases, des tertres et des tourbières. Les Lourds y ont leurs tertres, si l'on peut dire qu'un troll a un pays. Ils y dorment des années, et les hivers durs les réveillent affamés. Au quatrième des Longs Hivers, l'un d'eux descendit par ce chemin jusqu'à la bergerie, puis jusqu'au col, que les Veilleurs firent tomber devant lui.

La forêt profonde et les Monts Fendus

Le ruisseau de l'est naît au nord-est, hors de la vallée, et traverse la forêt profonde. Par son lit descend ce qui vient de là-bas : les crues, les bêtes, et une fois un autre Lourd, qui vint dormir sous la première arche, l'hiver où le pont se tut. La forêt est la lisière de l'inconnu. Même au temps du Pacte, on n'y allait qu'à plusieurs, et jamais pour la nuit. Deux fois pourtant, des gens de la vallée s'y enfoncèrent pour fuir des hommes en armes : les familles de la vigie, la nuit du Dernier Feu, puis les Demeurants, quand la bande pilla les Vergers.

Au-delà montent des contreforts, puis de vraies montagnes qu'on devine par temps clair : les Monts Fendus, Skerrenn dans la langue des bâtisseurs du Pacte. Les Suies y vivent en clans, dans des galeries dont beaucoup sont si anciennes que nul ne sait qui les ouvrit. Quelque part s'y trouve la galerie que les gens des Marches murèrent pour la Paix de suie ; on en a perdu l'endroit.

Les terres sauvages, à l'est

La vieille vigie regardait l'est, « à la lisière des terres sauvages ». Ces terres s'étendent au-delà de la forêt profonde. Les Oyants y vivent peut-être encore, dit-on. Les vieux textes y placent d'autres vals d'Edranor, sans chemin connu. Les Demeurants y ont peut-être trouvé refuge, dans quelque hameau méfiant, s'ils vivent toujours. C'est une possibilité, pas une promesse.

Les peuples

Ceux qui vivent aux marges

La vallée n'a jamais été vide. Aux marges vivent des peuples plus anciens que les hommes, qui se souviennent du Pacte et de ceux qui sont partis.

Des deux rives à la Reprise

Les peuples des hommes

Ils montèrent du Sud, un courant sur chaque rive, puis tinrent registre : qui venait, qui partait, qui mourait, et à quel métier.

Laboureurs, pâtres, carriers, vanniers, charbonniers : montés du Sud en deux courants, un sur chaque rive, les hommes de la vallée vécurent de leurs mains, puis se lièrent par le Pacte des Seuils. La guerre et les Longs Hivers les dispersèrent vers le Sud et vers l'ouest ; les derniers, bien plus tard, s'enfuirent dans la forêt profonde. Cinq générations après le Départ, trois couples venus du Sud allument un feu dans le Bassin vide.

Une terre de métiers

Avant d'être une terre de ruines, la vallée fut une terre de métiers. Au Bassin, on labourait, on tirait l'argile, on pêchait, on abattait le bois. Les pâtres menaient leurs bêtes des Prés aux hauts pâturages et forgeaient le fer des Hauts. Sur la rive est, les gens des Marches taillaient le vieux calcaire et soignaient le verger. Les familles des Saules tressaient l'osier et coupaient les roseaux, jamais au printemps. À l'écart, dans la chênaie du sud-est, vivaient les charbonniers.

Avant le Pacte, puis après lui, ils se querellèrent : entre eux pour une source, avec les Suies pour une galerie, avec les Tresseurs pour un fossé. Chaque paix laissa sa trace : la levée des Prés, un anneau de pierres noircies, des madriers. Le Pacte confia ensuite un seuil à chaque communauté, sauf aux charbonniers : au Bassin, cette même levée ; aux pâtres, le col ; aux Marches, le pont ; aux Saules, le vallon et les madriers.

Ceux qui notaient

Le Pacte institua aussi les Veilleurs, un office juré qui ne s'héritait pas : chaque communauté en donnait un ou une par génération. Ils tenaient la vigie, le col et le pin du Guetteur ; ils allumaient les feux du soir. Au Registre des Seuils, ils notaient qui était venu, qui était parti, s'il avait fait faim ou froid. Leur devise : « Ce qui est noté ne se perd pas tout à fait. » Le Registre ne louait pas les morts : il les comptait, par métier. Décimés au Dernier Feu, les Veilleurs s'éteignirent après la Veille du Col.

Ceux qui partirent, ceux qui restèrent

Les Longs Hivers vidèrent la rive ouest, famille après famille. Les dernières, au Départ, jurèrent l'oubli devant le menhir des Prés : que nul des leurs ne revienne avant trois générations. Presque toutes se fondirent dans les Basses-Terres, emportant le titre, le Registre, les soleils peints sur les poteaux, la mèche et le pain des absents.

Sur la rive est, coupés du Bassin par le pont rompu, les Demeurants n'avaient pas juré. Ils tinrent le verger et allumèrent chaque soir un feu face au Bassin vide. Il y a une quarantaine d'hivers, une bande de déserteurs remonta la rive est. Trois hommes tinrent la ruelle ; les autres s'enfuirent dans la forêt profonde. On ne les revit pas.

Au Départ, quelques familles des Saules prirent la route de l'ouest. Leurs descendants, les Gens des Saules, vivent en petits hameaux au bord des Grandes Lennes, hors de la vallée : vanniers, pêcheurs, tresseurs de nasses. Ils sifflent encore quelques mots de la langue des Tresseurs et disent Edravel pour la vallée.

Le peuple de la Reprise

Au premier jour, ils sont six : trois couples, trois familles sans terre, cadets, veufs remariés, artisans dont l'atelier a brûlé. Beaucoup portent le nom d'un lieu quitté pour de bon, du Val, Longpré ou Pierrefort : des noms qui changent à chaque fondation. Leur bourg n'est encore qu'un campement : trois tentes, un feu, deux charrettes. S'il grandit, ce sera par l'accueil de voyageurs adultes montés du Sud, qui vivront en ménages, un couple et ses proches sous un même toit.

Ce qu'attendent les Gens des Saules

Un Pacte renouvelé, peut-être. Du pain, du fer d'outil, des bras pour relever les madriers. Ils disent avoir encore un droit de fauche sur une partie des Prés, fixé jadis par une borne à entailles aujourd'hui perdue : un droit à négocier. Un passage sur leurs chemins se demande contre un présent et la part d'eau, jamais contre des pièces.

Ce que craignent les Gens des Saules

Que le Sud revienne comme autrefois, avec des haches. Ils n'ont pas oublié l'ost de Garance, venu pour la pierre des Marches. Ils voient dans un seigneur ce que le Pacte avait refusé. On dit encore : « Le Pacte n'interdisait pas les murs par hasard : il ne voulait pas de maître derrière. »

Les Rouges-tabards

Paysans ruinés, gens d'armes sans solde, déserteurs : les guerres du Sud ont laissé sur les routes des hommes casqués, la hache au poing, vêtus du rouge garance, la couleur de ceux que plus personne ne commande. On les appelle les Rouges-tabards. C'est une bande de leur sorte qui chassa les Demeurants. Au premier jour, aucune ne remonte la vallée.

Des noms et des signes

Au Sud, dit la tradition, les lieux ont donné leur nom aux familles ; au Nord, ce sont les familles qui donnent leur nom aux lieux. Au pignon de certaines maisons, deux têtes de cheval croisées regardent l'une le chemin, l'autre la maison : les exilés avaient emporté la coutume, les colons la ramènent. Beaucoup de voyageurs descendent peut-être des exilés : ceux-là reviennent chez eux sans le savoir.

Des origines à aujourd'hui

Les Oyants, peuple des pierres levées

Ils dressèrent les pierres là où la vallée répond, puis, un jour, ils cessèrent de venir.

Ils connaissaient la vallée avant les hommes, et ce sont eux qui dressèrent les Pierres des Échos. Les hommes du Pacte les appelaient les Oyants, « ceux qui entendent » ; eux ne se nomment pas. La tradition les place encore dans les terres sauvages de l'est, au-delà de la forêt profonde, peu nombreux et sur le déclin ; ils passent peut-être encore aux Pierres des Échos.

À quoi ils ressemblent

Un Oyant est plus large que deux hommes, voûté et lent. Sa peau a le grain et la couleur du calcaire usé, tachée de lichen. Sa tête est large et basse, ses yeux petits et laiteux : il voit mal au grand jour. Ses mains sont énormes ; il ne porte ni métal ni feu. Il n'est ni beau ni terrible : il ressemble à ce qu'il dresse.

Les Oyants se guident à l'oreille. Ils frappent deux pierres l'une contre l'autre, ou claquent de la langue, et écoutent ce qui revient. Un pays qui répond est pour eux un pays sacré. Ils parlent rarement, par grondements si bas qu'on les sent dans la poitrine plus qu'on ne les entend.

Comment ils vivent

Ils ne bâtissent ni maisons ni villes, et ne taillent pas la pierre : ils la dressent brute, là où la terre répond le mieux. Les bâtisseurs appelaient chacune de ces pierres une « tharn ». Outre l'anneau de la rive est, le menhir des Prés, à l'ouest, est de leurs mains.

Ils vivent plus longtemps qu'un homme ; personne ne sait combien, et eux ne comptent pas. Ils appellent les hommes « ceux qui arrivent ». Ils distinguent mal les générations humaines : à leurs yeux, les nouveaux venus sont les mêmes qui reviennent, avec les mêmes dettes.

Ce que coûte la mémoire

Leur mythe, tel que les hommes l'ont retenu, dit qu'au début le monde ne répondait pas. Un soir, l'un d'eux entra dans une vallée large et frappa deux pierres : la vallée répondit. Ce fut, disent-ils, le premier lieu du monde à renvoyer une voix, et le temps commence au premier écho.

Tous les Oyants écoutent ce que garde la terre ; quelques-uns savent le faire revenir : c'est le rappel. Mais tout rappel se paie d'un oubli, et pendant des âges ils ont donné leurs souvenirs pour garder ceux de la terre. Ils s'effacent. Les murs, les carrières et le bruit des hommes ont fait le reste : ils assourdissent les lieux qui répondent. Un Oyant qui a tout donné, dit la tradition, part vers le nord-est et ne revient pas.

Avec les hommes

Vers la 37ᵉ génération, ils attendaient au cercle quand Sunniva, première Dame d'Edranor, y jura le Pacte sous le signe de la Pierre, qui était le leur. Vers la 26ᵉ génération, l'hiver du pont muet, un Lourd, l'un de ces trolls très rares, vint dormir sous une arche du pont. L'un d'eux s'avança jusqu'au bout du pont, côté est, ce qui n'arrivait presque jamais, pour conseiller de lui laisser la place plutôt que de prendre les armes.

Quand Ermengarde fit tailler des blocs pour une forteresse, ils cessèrent de venir au cercle. Puis vint la guerre. Au lendemain de la nuit du Dernier Feu, il y a un peu plus de cinq générations, la pierre du milieu était couchée : l'un d'eux, que les hommes appellent l'Ancien du cercle, l'avait couchée.

Ce qu'ils attendent de ceux qui arrivent

Ils attendent qu'on tienne sa parole, ou qu'on vienne la reprendre en face. Que les pierres restent à leur place. Qu'on garde les noms, car un nom est un écho. Ils peuvent offrir de la mémoire : où monte la crue, où passait la vieille route, quand un Lourd descend des landes. Parfois un avertissement ; très rarement, une aide.

Les Oyants, dit-on, affirment qu'un pacte endormi se réveille quand on le jure de nouveau. Les hommes ne savent pas si c'est vrai. Personne ne sait ce qu'il faudrait pour relever la pierre couchée, ni si cela aurait un sens. Elle est toujours couchée.

Ce qu'ils craignent

Ils craignent les murs : un mur, disent-ils, coupe la voix de la terre. Ils craignent une carrière trop proche du cercle, et celle des Marches n'en est qu'à une portée de voix. Ils craignent surtout l'oubli, et d'abord celui des hommes, qui oublient vite.

Ce qu'on croit deviner

On ne les voit pas. On raconte seulement ceci. Au crépuscule, près du cercle, tous les oiseaux se taisent ensemble. De la mousse fraîche est déposée sur la pierre couchée. Quelque part sous les arbres, deux pierres se heurtent, lentement. Des empreintes lourdes, sans talon, s'arrêtent net au pied d'un rocher. À l'aube, des corbeaux se réunissent au cercle.

Les anciens racontaient la rencontre ainsi. Un bûcheron des Marches entendit derrière lui un choc de pierre contre pierre, puis plus rien. Il se retourna. Ce qu'il prenait pour un rocher couvert de lichen leva la tête. Cela ne dit rien. Cela l'écouta respirer.

Des origines à aujourd'hui

Les Tresseurs, ceux de l'eau dormante

Pour ces pêcheurs immobiles des roselières de l'ouest, les hommes sont « ceux qui partent ». Ils ont été laissés seuls deux fois.

Ils pêchaient déjà jusqu'à la roselière de l'ouest quand les hommes montèrent du Sud. Sans une arme, ils ont arrêté une bataille. Ils ont témoigné du Pacte sous le signe du Courant, conclu l'Accord de la Roselière, puis vu partir ceux qui avaient juré avec eux.

À la lisière des roseaux

En vieil édrain, on les nommait « Ulenn », « ceux de l'eau dormante ». Aussi grands qu'un homme, ils sont plus maigres, hauts sur jambes, longs de cou et de doigts. Leur peau est mouchetée comme l'eau sous les roseaux ; leurs cheveux ressemblent à du jonc sec. Ils restent des heures immobiles dans l'eau jusqu'aux genoux. À la brune, raconte-t-on, le passant les prend pour des hérons cendrés.

Aux Grandes Lennes

À l'ouest, hors de la vallée, s'étendent les Grandes Lennes : roselières, saulaies et tourbières à perte de vue. Les Tresseurs y vivent sur des îlots et des plateformes de roseaux. Autrefois, ils tenaient aussi les îlots des Bas-fonds, et les prairies humides de la vallée passaient pour leur limite : on y marchait doucement. Ils pêchent à la nasse et tressent le jonc. Ils ne cultivent aucun grain, et pourtant ils aiment le pain plus que tout. Pour se parler de loin, ils sifflent comme le colvert ou la grenouille.

La tresse-mémoire

Les Tresseurs n'écrivent pas : ils nouent, et ils chantent. Leur chronique est une tresse-mémoire, des cordes de jonc où chaque nœud garde un fait. Le monde lui-même, disent-ils, est une tresse : chaque jour y ajoute un brin, rien ne s'y défait tout à fait, et les premiers brins sont au fond, hors d'atteinte.

Il y a quelque trente-neuf générations, au second jour de la Bataille des Prés, des Tresseurs sortirent des roseaux, sans armes, et entrèrent jusqu'aux genoux dans la source disputée. Personne n'osa frapper dans l'eau où ils se tenaient. La bataille s'arrêta là. Plus tard, des Tresseurs attendaient Sunniva, la première Dame d'Edranor, au cercle des Pierres. Leur signe dans le Pacte est le Courant : ils laissent passer.

Une génération après le Pacte, vers la 36ᵉ génération, vint la Querelle des Roseaux. Des laboureurs du Bassin creusèrent un fossé pour assécher une partie des Bas-fonds ; l'eau baissa autour des îlots. Une nuit, les Tresseurs rompirent le fossé, et un laboureur qui le gardait se noya. Ses frères mirent le feu à la roselière : un îlot brûla. Trois morts, dit leur tresse. Les familles des Saules, qui sifflaient leur langue, obtinrent une rencontre au cercle : ce fut l'Accord de la Roselière. On ajouta au Pacte : « Qui passe au-dessus de l'eau ne la prend pas. » Des madriers surélevés menèrent désormais aux îlots fermes, où hommes et Tresseurs échangeaient.

Les Longs Hivers, sept hivers de disette, sont noués dans leurs tresses : les saules coupés sans un mot, l'étang vidé, les roseaux fauchés au temps des nids. Les Tresseurs se retirèrent vers l'ouest et ne répondirent plus aux sifflets. Il y a cinq générations, quand les derniers hommes furent partis, ils retirèrent les chevilles des madriers et laissèrent le chemin sombrer, « comme on ferme la porte derrière des hôtes qui s'en vont ».

Ce qu'ils attendent des nouveaux venus

Ils voudraient une roselière entière, que personne n'assèche ni ne brûle, et des échanges qui reprennent : du pain, des œufs, du fil de laine, des hameçons de fer, contre du poisson, du roseau, de l'osier et des nasses. Et que les hommes restent, cette fois. On dit qu'ils reviennent parfois pêcher aux Bas-fonds, qu'ils regardent, et qu'ils attendent de voir si les hommes resteront.

Ce qu'ils craignent

Ce qu'ils redoutent, ils l'ont déjà connu : le drainage, le feu dans les roseaux. S'y ajoutent les chiens, la pêche de printemps, un nouvel abandon. Sous la tourbe des Grandes Lennes dormirait un Lourd, l'un de ces trolls très rares ; ils n'en parlent qu'à voix basse.

Ce qu'on raconte au bord de l'eau

On parle de roseaux noués en lisière, que le vent n'a pas noués ; de nasses qui ne sont pas de main humaine ; d'une tresse laissée sur un piquet ; de poisson posé à l'aube sur une berge, d'un pain disparu d'un panier. Certains ont entendu au crépuscule des sifflets un peu trop justes pour un héron, ou relevé dans la vase des empreintes longues et étroites.

Les anciens racontaient une rencontre. Un matin de brume, au bout des madriers, un pêcheur des Saules vit ce qu'il prit pour un héron. Le héron tourna la tête et siffla son nom. Les madriers ont sombré depuis, et le bout du chemin dort sous l'eau.

Des origines à aujourd'hui

Les gobelins de suie

Pauvres et rusés, ils ne font pas la guerre : ils font disparaître des choses, et laissent parfois autre chose à la place.

Au-delà de la forêt profonde, sous les Monts Fendus, vit un petit peuple noirci de suie. Une galerie percée trop loin le fit connaître des hommes ; longtemps, les charbonniers lui laissèrent du charbon et du pain contre du minerai. Puis, un automne, l'échange cessa.

Ceux de la roche fendue

On les appelle gobelins de suie, ou les Suies ; en vieil édrain, « Skerr », « ceux de la roche fendue ». Hauts comme une poitrine d'homme, secs, longs de bras, ils ont la peau gris-brun et les doigts très habiles. Leurs grands yeux sombres sont faits pour le noir ; leurs oreilles bougent au moindre bruit. La suie dont ils se frottent marque le clan, et le deuil. Ils rient en claquant la langue.

Sous les Monts Fendus

Ils vivent en clans, chacun nommé d'après son creux, dans des galeries si anciennes que personne ne sait qui les a creusées. Ils entendent la roche craquer avant qu'elle tombe et savent où courent les veines ; mais, sans forêt sous la terre, ils réduisent mal le minerai, et un bon outil de fer vaut pour eux plus qu'une saison de travail. Ils descendaient jadis, disait-on, de nuit, par le ravin boisé jusqu'à la rivière et à la charbonnière ; jamais dans le Bassin.

Ils prennent ce qu'on laisse sans garde, un outil, une brassée de charbon, et déposent parfois en échange un caillou veiné de minerai, un champignon, un os sculpté. Les hommes appelaient cela du vol ; eux, une offre. Si l'on répond, l'échange continue. Si l'on pose des pièges, une charrette ne revient pas.

Ce dont ils se souviennent

Ils se disent nés de la roche fendue, dans un noir qui n'a pas de commencement. Vers la 38ᵉ génération, une galerie des Marches déboucha dans les leurs. Une charrette disparut. Les charbonniers entrèrent dans une cavité avec des torches et de la fumée. Un Suie fut tué, deux hommes brûlés. On retrouva le charretier vivant : on l'avait gardé et nourri. Depuis cette Querelle des Galeries, les Suies appellent les hommes « ceux qui enfument ».

Au matin, un vieux Suie sortit les mains ouvertes, un sac de minerai sur l'épaule ; il le posa sur la pierre et attendit. On l'appela Main-Noire. Avec le charbonnier Jehan, il conclut la Paix de suie. Les hommes murèrent leur galerie et ne creusèrent plus dans les Monts Fendus. Nul homme n'entrait dans le ravin boisé après le coucher du soleil ; nul Suie ne venait de jour dans la chênaie du sud-est.

À chaque nouvelle lune, les charbonniers déposaient du charbon et du pain dans l'anneau de pierres d'une charbonnière ; les Suies y laissaient du minerai et les nommaient « ceux du charbon ». Pendant des générations, la forge de la vallée travailla un fer dont personne ne demandait l'origine. Cette paix ne fut jamais jurée au cercle des Pierres. Les Demeurants, les derniers de la rive est, la tinrent jusqu'au Temps des Bandes, il y a une quarantaine d'hivers.

Ce qu'ils attendent

Des nouveaux venus, ils attendent du charbon, du fer travaillé, des outils, du pain, et qu'on les laisse dans le noir. En retour, ils peuvent offrir du minerai, la connaissance des veines et des chemins sous la roche, la paix d'un ravin. Leurs anciens, dit-on, se souviennent de l'automne où ils cessèrent de venir à l'anneau, et des lunes d'après, où plus personne n'y laissa rien.

Ce qu'ils craignent

Ils craignent la fumée dans leurs galeries : les hommes l'y ont déjà portée. Ils craignent aussi les galeries qu'on mure, les chiens, les soldats, et les Lourds, ces géants qui dorment sous la tourbe. Ce ne sont pas des monstres, mais la faim les rend dangereux, et plus encore la peur d'être acculés.

Les signes, dans l'ordre

On disait que les Suies s'annonçaient toujours dans le même ordre. Des outils, du fer disparaissaient d'un chantier éloigné. Puis une charrette ne revenait pas, ou revenait sans son fer. Des gens évitaient un ravin, une lisière, sans savoir pourquoi. Enfin, dans une cavité, on trouvait des mains de suie sur la paroi, de petits pas dans la poussière, un champignon à la place d'un outil.

Au Temps des Bandes, leur absence même fut un signe : ils cessèrent de venir à la charbonnière, et des fumées montèrent au sud. On raconte qu'on entend parler sous la motte du géant abattu. Des bûcherons disent que c'est le vent dans les racines ; d'autres, que la terre, dessous, est tassée comme le sol d'une maison et sent la suie.

Des origines à aujourd'hui

Les Lourds, trolls des landes et des tourbières

Un Lourd ne conquiert rien et ne hait personne : il a faim, il passe, et un pont se tait pour une saison.

Les Lourds sont très rares, et chacun vit seul : c'est à peine un peuple. La mémoire de la vallée ne garde que deux de leurs passages. Chaque fois, il fallut céder quelque chose : une saison de pierre, puis un col.

Plus haut qu'un toit

En vieil édrain, on disait « vorn », « le lourd » ; nous disons encore les Lourds. Un Lourd est plus haut qu'un toit, voûté, lent. Sa peau est de tourbe et de pierre, couverte de mousse et de terre. On ne le voit presque jamais en entier. Hask, le Veilleur posté dans le pin du Guetteur, l'a dit en quatre mots : « Une colline qui marche. »

Des années de sommeil

Les Lourds vivent seuls, et très vieux. Au Temps des Pierres déjà, ils dormaient sous les tertres et les tourbières, et ne faisaient la guerre à personne. Aujourd'hui encore, ils sommeillent des années d'affilée dans les Hautes Landes, au nord : c'est leur pays, si l'on peut dire qu'un troll a un pays. Un autre reposerait sous la tourbe des Grandes Lennes ; les Tresseurs n'en parlent qu'à voix basse.

Les hivers durs les tirent du sommeil, et ils s'éveillent affamés : moutons, chevreuils, sangliers, racines. On ne leur connaît aucune langue ; certains témoins disent qu'ils fredonnent, un son bas qu'on sent dans le sol plus qu'on ne l'entend. Ils ne sont pas cruels. Ils sont énormes, et ils ont faim.

Deux passages

Vers la 26ᵉ génération, un Lourd descendit le ruisseau de l'est et vint dormir sous la première arche du pont, côté est. Toute la saison, aucune charrette ne passa : la pierre n'arrivait plus au Bassin, les chantiers s'arrêtèrent. On ne prit pas les armes : le garde de ce temps s'y opposa, sur le conseil d'un Oyant. Au printemps, le Lourd remonta le ruisseau et disparut vers le nord-est. Il en coûta une saison de pierre, des bêtes en moins, un charretier mort.

Le quatrième des Longs Hivers, un autre descendit des Hautes Landes par les Hauts Bois. Au-dessus du col, sept Veilleurs tirèrent les coins d'un banc de roche qu'ils tenaient « pour le jour où ». Le banc remplit le col, un pan de l'escarpement tomba avec lui, et quatre Veilleurs restèrent dessous. Les Hauts Bois furent perdus pour le Bassin. Aucune des deux réponses ne fut gratuite, et aucune n'était la seule possible.

L'eau et les arches

Leur poids commande leur chemin. Ils évitent l'eau profonde, où il les entraînerait, suivent les ruisseaux, cherchent les gués et l'ombre des arches. On n'en a jamais vu un sur une chaussée. On dit aussi que les coups répétés les attirent : le marteau, la cloche, le pic de carrière. Certains disent que la Cloche des Seuils, frappée cet automne-là pour un ouvrage achevé, avait appelé celui du pont muet.

Ce qu'on en garde

Les Lourds ne tiennent ni registre, ni tresse, ni pierre dressée. Derrière eux restent des arbres brisés, des bêtes mortes, une boue retournée ; l'herbe recouvre tout. Ce sont les autres qui se souviennent d'eux. Les Tresseurs disent que les vouivres, les ogres et les dragons des chansons du Sud ne sont que des Lourds racontés par des gens qui n'en ont jamais vu.

Ce qu'un Lourd se rappelle, nul ne le sait. Celui du col resta une nuit et un jour devant l'éboulement, « comme quelqu'un qui a oublié ce qu'il venait chercher », puis repartit vers le nord. Pourquoi ? Les bergers disaient qu'un Lourd ne passe pas une pierre qu'on vient de briser. « Il avait oublié », disent les Oyants. Les gens prudents disent seulement qu'il n'avait plus faim.

Ce qu'ils attendent des nouveaux venus

Rien, pour autant qu'on sache. Aucun mot d'eux n'est venu jusqu'aux hommes. On ne commerce pas avec un Lourd ; on ne jure rien devant lui. Ce n'est ni une armée ni un conquérant : c'est un événement. Tant qu'il est là, la vie s'organise autour d'un endroit où personne ne va. Puis il repart.

Ce qu'ils craignent

On ne leur connaît aucune crainte, sinon ce détour qu'ils font autour de l'eau profonde. La crainte va plutôt dans l'autre sens. Les Tresseurs redoutent le Lourd des tourbières ; les Suies comptent les Lourds parmi leurs peurs, avec la fumée et les chiens.

Les indices

Ce ne sont que des rumeurs. Des moutons qui manquent. Des chevreuils trouvés morts, la nuque brisée, qu'on n'a pas mangés. Des arbres écorcés ou rompus à hauteur de toit. Des empreintes aussi larges que des auges. Une odeur de tourbe. Le silence des oiseaux. La rencontre elle-même, on ne la fait qu'une fois dans une vie, et encore.

Mémoire et mystères

Ce que la terre retient

Ce que peut vouloir dire coexister, ce que la magie ancienne sait encore faire, ce qu'on raconte à la veillée, et les derniers feuillets du Registre.

Au premier jour de la fondation

Coexister

La torche, le troc, les madriers, le serment : avec ses voisins, la vallée a tout essayé.

Ceux du Bassin n'ont jamais été seuls en Edranor. Aux marges de la vallée vivent des Oyants, des Tresseurs, des gobelins de suie, que l'on appelle aussi les Suies, et de très rares Lourds. À l'ouest, au bord des Grandes Lennes, vivent aussi des hommes : les Gens des Saules, descendants des familles parties vers l'ouest plutôt que vers le Sud. Au premier jour de la fondation, rien n'est réglé avec eux.

Les hommes d'autrefois ont essayé toutes les manières de vivre avec leurs voisins anciens. On a enfumé une cavité des Suies. On a mis le feu à la roselière. On a laissé du charbon et du pain dans un anneau de pierres, à chaque nouvelle lune. On a posé des madriers jusqu'aux îlots fermes. On a juré trois fois à la pierre du milieu. Les deux querelles avec des peuples anciens ont coûté des morts avant de finir par un accord.

Ce que chacun attend

Les Oyants demandent peu : une parole tenue et des pierres à leur place. Ils ont vu partir les hommes, et commencer un mur ; ils se méfient des carrières. Les Tresseurs, qu'on a laissés seuls deux fois, veulent une roselière jamais asséchée ni brûlée, et que les échanges reprennent. Le drainage et le feu leur font peur ; un nouvel abandon, plus encore.

Les Suies réclament du charbon, des outils, et qu'on les laisse dans le noir : la fumée leur a déjà coûté un mort. Les Gens des Saules espèrent peut-être un Pacte renouvelé, mais voient dans un seigneur ce que le Pacte avait refusé. Les Lourds n'attendent rien : ils ont faim, et l'on s'écarte de leur passage.

Chacun a gardé un nom pour les hommes. Pour les Oyants, qui distinguent mal les générations, ce sont « ceux qui arrivent », les mêmes qui reviennent avec les mêmes dettes. Pour les Tresseurs, « ceux qui partent ». Les Suies disent « ceux qui enfument », mais « ceux du charbon » pour les charbonniers qui tinrent la paix. Les Gens des Saules disent « ceux du Sud ». Les Lourds n'en ont aucun.

Avec les Oyants, on peut aller d'une aide rare à un retrait définitif ; avec les Tresseurs, d'un commerce à une rancune nouée ; avec les Suies, du troc à l'escarmouche ; avec les Gens des Saules, d'un accord de fauche à une querelle de prés. Un Lourd, lui, peut faire taire un pont pour une saison.

Conquérir, tenir

Dans les tavernes du Sud, on dit conquête. À l'arrivée, pourtant, il n'y a personne à vaincre. La vallée se conquiert d'abord sur ce qui la ferme : l'hiver, la faim, l'herbe, les cinq seuils et la distance. Le Bassin est la part des hommes ; aucun peuple ancien n'y entre sans y être invité. Mais la vallée n'est pas vide. On peut la tenir par le travail, qui défriche et nourrit ; par la force, qui chasse et prend ; ou par l'accord, qui borne, échange et jure.

Face à une menace, disaient les anciens, il y a toujours plus d'un chemin : tenir le lieu, y envoyer des gens en armes, le laisser, ou chercher autre chose. Un hiver, sur le conseil d'un Oyant, on laissa le pont à un Lourd plutôt que de prendre les armes. Un autre, sept Veilleurs tirèrent les coins au-dessus du col, et quatre restèrent sous les pierres. Aucun chemin ne fut sans prix.

La place lisse

Reste la pierre du milieu, couchée près du centre du cercle depuis la nuit du Dernier Feu. Les Oyants disent qu'un pacte endormi se réveille quand on le jure de nouveau ; les hommes n'en savent rien. Ailleurs sur la rive est, là où la route de la carrière tournait vers le hameau, une autre pierre, la pierre runique, porte gravés les trois signes du Pacte : la Main, la Pierre, le Courant. Une quatrième place y est restée lisse. Elle attendait, dit-on, « ceux qui n'avaient pas juré » : les Suies, ou ceux qui viendraient après. La place est toujours lisse.

Presque éteinte

La magie ancienne : l'Écoute et le Rappel

Une sente reparue dans la rosée, un serment revenu trois fois : c'est tout ce que la terre accorde, et toujours au prix d'un oubli.

En Edranor, la magie tient en deux dons : entendre ce qu'un lieu très ancien a gardé et, plus rarement, le faire revenir un instant. Elle est rare, lente et coûteuse, et elle s'éteint avec les peuples qui la portent.

L'écho n'est pas une magie. C'est une trace, et chacun la voit : une sente dans l'herbe, un seuil usé, une ruine. Mais en quelques lieux très anciens, la terre garde davantage : des voix, des serments, des chants, le poids d'un deuil. Quelques êtres savent l'entendre ; moins encore, le rappeler. C'est toute la magie d'Edranor.

L'Écoute

Écouter, c'est percevoir ce qu'un lieu garde. Ce ne sont pas des visions, plutôt une certitude qui monte. Une odeur de fumée, dit-on, à la vieille vigie, par un matin clair. Un chagrin sans cause au pied du chêne du Tertre. Le poids d'une promesse au milieu des Pierres des Échos. Jamais un récit entier. Le Pacte des Seuils, qui liait jadis les hommes et deux peuples plus anciens, le disait en une ligne : « L'écoute n'est pas un témoin. » Ce qu'on perçoit ne prouve rien.

Le Rappel

Rappeler, c'est faire sentir un écho à d'autres que soi, presque toujours par un chant lent, long et répété. Le Rappel ne crée rien. Un serment dit trois fois devant une pierre levée revient trois fois, si la terre l'a entendu. Il n'en découle aucun châtiment, seulement la mémoire : on n'oublie plus qui a juré quoi, et une parole rompue se saura tant que la pierre restera debout.

Le plus grand prodige que les récits prêtent aux hommes tient dans l'herbe : c'est le Chant de rappel. Au petit matin, une sente oubliée reparaît dans la rosée, parce que les brins s'y couchent autrement. Elle s'efface quand le soleil a bu la rosée, et il n'y a plus qu'une prairie.

Où elle opère

L'Écoute et le Rappel n'opèrent qu'aux lieux anciens où beaucoup s'est passé : les Pierres des Échos, le menhir des Prés, la source du ruisselet, le chêne du Tertre, peut-être la vieille vigie. Jamais dans le Bassin, ni au bourg neuf, qui n'a pas encore de mémoire : un lieu n'en acquiert une qu'au fil des générations. Plus on s'éloigne du Bassin, plus la terre répond.

Ceux qui la portent

Les Oyants, le peuple des pierres levées, écoutent tous ; quelques-uns rappellent. Quelques chanteuses des Tresseurs, ceux de l'eau dormante, savent « tresser un écho » : lier le souvenir d'un lieu à une tresse pour qu'il ne s'efface pas. Et il y eut les Répondants, de rares hommes et femmes que la terre écoute, nés de loin en loin, sans lignée ni école. Dans l'ancien Edranor, l'un d'eux se portait garant de chaque serment prêté au cercle des Pierres : la terre lui répondait, il répondait du serment. Isaure fut la dernière Répondante qu'on ait connue. On n'en connaît aucun aujourd'hui.

Le prix

« Tout rappel se paie d'un oubli. » Celui qui éveille la mémoire du monde perd un morceau de la sienne, sans savoir d'avance lequel : un nom, un visage, un chemin, une saison de sa vie. Au Départ, sur le chemin du Sud, Gisla, la dernière Dame d'Edranor à vivre dans la vallée, prononça trois fois au menhir des Prés le serment de l'Oubli. On raconte qu'il ne revint qu'une fois. Isaure le fit revenir encore, et encore. Ce jour-là, elle oublia le visage de sa mère. Les Oyants ont tant payé qu'ils s'effacent. C'est pourquoi on ne fait presque jamais de rappel.

Ce qu'elle ne fait jamais

La magie d'Edranor ne lance ni feu ni foudre, ne soigne pas, ne fait pas pousser le blé. Elle n'arrête ni une armée ni un Lourd : au pont comme au col, ce sont des mains d'hommes qui tirèrent les coins. Elle n'ouvre aucun seuil, ne ramène pas les morts. Elle ne prédit rien : « L'écho ne connaît que ce qui a été. » Elle ne sert qu'à peu de chose, et qui compte : témoigner d'un serment, retrouver un ancien tracé, savoir où reposent les morts, faire son deuil.

Récits invérifiés

Récits de veillée

Une cloche sans battant, un guetteur dans son pin, une lueur en face : ce qu'on raconte à la veillée, sans jamais le jurer.

La vallée a ses faits, que le Registre a notés, et ses contes, que personne n'a notés. Ceux-ci se disent autour du feu, entre la mèche et le pain des absents. Ils sont donnés ici pour ce qu'ils sont : des récits de veillée, que nul n'a jamais vérifiés.

Aux veillées, on allume une mèche et l'on pose un morceau de pain pour ceux qui ne sont pas là, morts ou partis. Puis on raconte. Les chansons du Sud ont leurs dragons, toujours très loin, et parfois un roi sous une pierre ; la vallée a des contes plus petits, attachés à ses pierres et à ses arbres. Plusieurs se contredisent. Les gens d'Edranor les écoutent volontiers, sans jamais les confondre avec ce que le Registre a noté.

Le Dormeur de la pierre couchée

Au Sud, on chante que le dernier dépositaire du Registre serait devenu roi. Il dormirait sous la pierre couchée, près du centre des Pierres des Échos, avec la Cloche des Seuils et le premier Registre, et il attendrait qu'on relève la pierre pour se lever avec elle. Dans les Basses-Terres, c'est un conte qu'on redemande.

Edranor n'a jamais eu de roi, et les morts ne reviennent pas. Personne n'a jamais creusé sous la pierre. Quand on parle du Dormeur aux Oyants, ils se taisent plus encore que d'habitude. Le conte n'apprend rien sur la pierre. Il montre seulement comment le Sud change un serment en couronne.

La Cloche sous les pierres

Elle n'avait pas de battant. On la frappait d'un coup de maillet à chaque ouvrage achevé, et elle finit suspendue dans la vieille vigie. Après le Dernier Feu, on ne la revit pas. Les uns la disent sous les trente-quatre pierres tombées de la tour. D'autres, qu'elle fondit avec les charpentes. D'autres encore, que les gens de Garance l'emportèrent vers le Sud, et qu'elle ne sonnait pas pour eux. Les derniers la voient au fond de la rivière, sous les arches brisées.

On ajoute qu'elle sonnera d'elle-même le jour où l'on achèvera un ouvrage qui en vaille la peine. Ce n'est pas une promesse : c'est un vœu de bâtisseurs, dit à mi-voix au coin du feu. On raconte aussi que, les soirs de vent d'est, une note de cloche monte de la vigie. Le vent, répondent ceux qui n'y croient pas.

Le Chant d'Oubli

Les Tresseurs racontent qu'au Départ, une de leurs chanteuses chanta la vallée à l'envers pendant trois nuits, de la dernière chose vécue jusqu'à la première, pour que le monde cesse d'y penser. Elle y aurait perdu son propre nom, et les voyageurs du Sud se seraient ensuite trompés de vallon. Les hommes disent seulement que ceux qui savaient le chemin moururent sans l'apprendre à personne. Les deux récits s'accordent sur un point : l'oubli n'a pas duré.

Le chemin des Oyants

C'est le chemin par lequel les familles de la vigie gagnèrent la forêt profonde, la nuit du Dernier Feu. Elles dirent qu'on les avait guidées : des pas lourds devant elles dans le noir, deux pierres frappées l'une contre l'autre à chaque croisée de sentiers. Elles crurent que c'étaient les Oyants. Personne n'a retrouvé ce chemin. Il ne se suivrait, dit-on, qu'à l'oreille.

Le Guetteur qui ne descendit pas

Hask tenait le pin du Guetteur, au bord de la rivière, dans les Hauts Bois. C'est lui qui, au quatrième des Longs Hivers, vit venir le Lourd, et qui le dit en quatre mots : « Une colline qui marche. » Quand les Veilleurs fermèrent le col, il resta de l'autre côté de l'éboulement. Personne ne sait ce qu'il devint.

Le conte dit qu'il ne descendit jamais de son arbre, qu'il y guette encore, et que, les soirs calmes, on entend siffler tout en haut du pin : un oiseau, un Tresseur égaré, ou lui. Les gens sensés disent qu'il rejoignit les bergers des Hautes Landes. Les gens tristes, qu'il mourut de froid. Aucun ne le fait revenir. Le conte, lui, ne tranche pas : il le laisse là-haut, têtu, à guetter.

La lampe d'en face

Au premier des Longs Hivers, le Registre des Seuils nota une ligne : « La lampe d'en face s'allume. Nous répondons. » C'était le feu de la rive est, allumé par ceux qui y étaient restés ; le Bassin y répondait par-dessus la rivière sans pont. Cela, le Registre l'a noté. La suite, personne ne l'a écrite : les Demeurants allumèrent ce feu chaque soir, bien après le Départ, face à une rive où plus personne ne répondait.

Le hameau des Vergers est vide depuis leur fuite, il y a une quarantaine d'hivers. C'est pourtant de là que vient la plus jeune des légendes. Ceux qui campent dans le Bassin regardent l'autre rive, le soir. L'un d'eux jure y avoir vu une lueur, à l'une des fenêtres. Un reflet, disent les uns. Un feu de passage. Ou rien du tout. Personne n'a traversé pour voir.

La voix sous les racines

Dans la forêt profonde, la Nuit des Grands Vents, il y a environ vingt-cinq hivers, a couché un arbre si vieux qu'on l'appelle le géant abattu. Il se dressait déjà quand on bâtit le pont. Aucun homme ne le vit tomber : la vallée était vide. Sa motte de racines s'est dressée en travers du sous-bois, pleine de terre et de cailloux.

On raconte pourtant qu'on entendrait parler dessous, bas et sans fin, comme derrière une porte. Le vent dans les racines, répondent ceux qui connaissent le bois. D'autres ajoutent, et ce n'est qu'une rumeur, que la terre, sous la motte, est tassée comme le sol d'une maison, et qu'elle sent la suie. Ce que la forêt profonde abrite, personne ne le dit. Le conte non plus : il s'arrête là.

Du Pacte au Départ

Fragments du Registre des Seuils

Une ligne par chose arrivée, rien de plus : du Pacte au Départ, c'est ainsi que la vallée s'est écrite.

Le Registre des Seuils s'ouvre le jour du Pacte et se ferme au Départ. Les Veilleurs le tinrent de génération en génération, et la dernière ligne est de la main de Gisla. Il en reste quelques feuillets ; ils suffisent à dire ce que fut la vallée.

Les Veilleurs y notaient qui était venu, qui était parti, s'il avait fait faim ou froid, où en était la saison. Une ligne par chose arrivée, datée d'un repère que chacun comprenait : un hiver, un ouvrage, une nuit. Les derniers feuillets sont restés dans le coffre qui passe avec le titre depuis Gisla, auprès de l'acte du Serment de l'Oubli et d'un coin de chêne noirci tiré du pont.

Du Pacte au pont muet

La plus ancienne ligne est celle du jour du Pacte, vers la 37ᵉ génération, quand Sunniva, première Dame d'Edranor, jure aux Pierres des Échos : « Nous avons juré devant les pierres. Ce qui sera fait ici sera dit. » Quand le pont de pierre s'achève, une main note : « La clé est posée. Un coup sur la cloche. Les tailleurs rentrent aux Marches. »

Vers la 26ᵉ génération, un Lourd, une de ces bêtes énormes et lentes que les hivers durs réveillent affamées, vient dormir sous la première arche du pont, côté est. Du long âge heureux de la vallée, le Registre ne garde que cette ligne étrange : « Le pont se tait. Personne ne passe. »

L'Automne rouge

Il y a un peu plus de cinq générations, tout commence par une ligne : « Fumée dans la chênaie du sud. Les charbonniers ne sont pas venus. » L'ost de Garance, une seigneurie du Sud, remonte la rive est. La seconde nuit au pont, Ermengarde, Dame d'Edranor, fait abattre les arches, et le vieux tailleur Hérel descend en chasser les coins de chêne : « Les coins sont tirés. Hérel ne remonte pas. » Puis, vu de la rive ouest : « La vigie a allumé son feu. Le feu s'est éteint avant l'aube. »

Le Registre dit d'Ermengarde qu'elle « ne détourna pas les yeux ». Il ne fait pas l'éloge des morts : il les compte. « Des quarante-deux qui tinrent le pont, onze ne revinrent pas : quatre laboureurs, trois tailleurs, deux pêcheurs, un glaisier, un bûcheron. Mahaut et onze Veilleurs à la vigie. »

Les Longs Hivers

Le premier hiver : « Le blé est resté aux champs. On mange un repas sur deux. » Sur la rive est, ceux qui n'ont pas passé le pont à temps, les Demeurants, allument leur feu du soir : « La lampe d'en face s'allume. Nous répondons. » Le quatrième hiver, à la Veille du Col, les Veilleurs ferment le col sur un Lourd : « Le col est fermé. Quatre ne sont pas redescendus. » Entre ces lignes, la vallée se vide, une famille après l'autre, vers le Sud.

Le Départ

La veille du Départ, sur la rive ouest, les familles des Vergers allument le feu du soir une fois encore, et les Demeurants répondent. Le Registre note : « Le feu d'en face a répondu. Demain, personne ne répondra plus de ce côté-ci. » La ligne suivante, de la main de Gisla, dernière Dame d'Edranor à vivre dans la vallée, dit ce que dit aussi le Serment de l'Oubli, prononcé au menhir des Prés : « Nous rendons la vallée. Que l'herbe couvre nos chemins, et que la terre se repose. »

Le temps sans registre

Après le Départ, personne n'écrit plus rien dans la vallée. Il faut lire la terre : le hameau que les Demeurants ont relevé face au Bassin vide, leur verger replanté à la même place, un foyer froid à la charbonnière, une ruelle que leurs pas ont tenue plus longtemps que les autres ; au seuil des Saules, trois chênes couchés sur de vieux chablis que nul n'a dégagés.

Une coutume qui reprend

Au premier feu de chaque fondation, la coutume reprend : une ligne par chose arrivée, dans la chronique du royaume.

Printemps · Jour 1 · Année 1

La chronique de vos terres

Le Registre des Seuils s'est tu le jour du Départ. Une autre chronique s'ouvre un soir de printemps, autour de trois couples et d'un feu ; personne n'en connaît la suite.

Les Veilleurs notaient qui était venu, qui était parti, s'il avait fait faim ou froid. Le seigneur de la Reprise tient à son tour la Chronique du royaume : une ligne par événement, datée, courte, centrée sur les gens. Ce qu'elle dira ensuite reste à écrire.

D'un registre à l'autre

La dernière ligne du Registre des Seuils est de la main de Gisla : « Nous rendons la vallée. Que l'herbe couvre nos chemins, et que la terre se repose. » Le Registre partit vers le Sud avec le titre. Il n'en reste que les derniers feuillets, dans le coffre que la lignée s'est transmis depuis Gisla. Derrière eux, personne n'écrivit plus rien dans la vallée. Ce temps sans registre ne se lit que dans les traces : un foyer froid, une ruelle qui n'a pas tout à fait disparu, trois chênes couchés sur de vieux chablis.

La Chronique du royaume en est l'héritière. On dit que c'est la même coutume, et la même crainte : « Ce qui n'est pas dit est perdu. » Elle compte les jours comme les Veilleurs : quarante-huit à l'année, douze par saison, depuis le premier feu. Tant que rien n'est arrivé, elle dit seulement : « La chronique est vide : rien n'est encore arrivé au bourg. » Puis les lignes viennent, une à une, au fil des événements. Les mauvaises nouvelles y sont écrites en rouge.

Elle ne parle ni de batailles ni de prodiges. Elle dit qui arrive par la route, qui passe sans s'arrêter faute de place, qui s'en va. Elle dit quand la saison tourne, quand les bûches manquent, combien d'habitants compte le bourg, où les familles s'installent et où naît un hameau. C'est le ton de toute la vallée : court, daté, sobre. On dit que le Registre comptait ses morts par métier ; le livre du bourg note le matin où toutes les maisons ont de nouveau leur feu.

Un début parmi mille

Voici, à titre d'exemple, comment peut s'ouvrir une chronique. Au jour 1 de l'année 1 : « Trois couples fondent le bourg : Joran et Dunia Chênevert, Garrick et Morwen Pierrefort, Falk et Petra Rocheclaire. » Au jour 8, en rouge : « Disette : les garde-mangers sont vides, personne n'a mangé ce matin. » Deux jours plus tard, tout le monde a mangé. L'été commence ; deux couples arrivent par la route, et au jour 17 la chronique écrit : « Le bourg compte désormais 10 habitants. »

Puis l'automne vient, et il faut penser à l'hiver. L'hiver tombe au jour 37 ; au jour 40, une maison se réveille sans bûches, et trois habitants grelottent. Au jour 45, Brida Clairval, arrivée avec les siens à la fin de l'été, quitte le bourg, « lasse de la vie ici ». Le printemps revient. Au jour 9 de l'année 2 : « Hameau Pierrefort prend forme près de la carrière. » Personne ne l'a tracé. À l'automne, une famille s'est seulement rapprochée de son travail, et le lieu porte désormais le nom de cette famille.

La page qui reste blanche

Les noms sont tirés au hasard à chaque partie, et les événements dépendent de chacune. Votre chronique commencera comme toutes les autres, un soir de printemps, par trois couples autour d'un feu. Ce que vous ferez ensuite de la vallée n'est écrit nulle part : un pont relevé, un col rouvert, un bourg resté petit au bord de la rivière, ou autre chose encore.

Ainsi vivait autrefois le Registre des Seuils, ligne après ligne ; ainsi vivra la vôtre. Les Veilleurs avaient ouvert le leur par une promesse : « Ce qui sera fait ici sera dit. » Au soir du premier feu, votre livre ne compte qu'une ligne, celle des trois couples. Le reste, personne ne l'a écrit.

Chronique du royaumePrintemps · Jour 1 · Année 1 — Trois couples fondent le bourg : …Jour 2 · Année 1 — à vous d’écrire la suite.