
Temps sans traces et Temps des Pierres, avant les hommesPrélude
La Première Réponse
On raconte qu'en un monde où aucune voix ne revenait, une vallée, un soir, répondit à un Oyant.
Avant les hommes, avant le pont et le Pacte, des pierres furent dressées dans la vallée des Échos. Les Oyants en gardaient la raison, et les hommes l'ont retenue : cette terre fut la première à renvoyer une voix. D'autres peuples racontent autrement le commencement, et nul ne tranche.
Le monde muet
Les hommes appellent Temps sans traces ce qui précède tout compte : la terre existait, mais rien ne s'y souvenait encore. De la fin de ce temps, ils ont gardé un récit des Oyants. C'est un mythe. Il ne dit ni comment le monde fut fait, ni par qui. Il raconte seulement le soir où, pour la première fois, une voix revint.
Au commencement de la mémoire, le monde ne répondait pas. On pouvait appeler dans les plaines ou dans les forêts : la voix partait et ne revenait jamais. Or les Oyants se guident à l'oreille. Ils claquent de la langue, heurtent un caillou contre un autre, et écoutent ce qui revient. Dans ce monde muet, rien ne revenait. Ils marchaient sans savoir où ils étaient.
La vallée répondit
Un soir, l'un d'eux entra dans une vallée large, bordée de murs de roche à l'ouest et au nord. Le récit ne dit pas son nom. Il frappa deux pierres l'une contre l'autre, et la vallée répondit. Le son revint des escarpements, puis de l'autre rive, puis une troisième fois, plus faible, sans qu'on sache d'où.
Il resta jusqu'à l'aube pour écouter. Il ne fit rien d'autre. Au matin, il avait compris que cette terre gardait ce qu'on lui confiait. Ce fut, disent les Oyants, le premier lieu du monde à renvoyer une voix. Un pays qui répond leur est sacré. Ils ne disent pas qui fit le monde, ni même s'il fut fait : à les entendre, il a seulement commencé à se souvenir de lui-même.
Les pierres dressées
Les Oyants dressèrent des pierres dans la vallée, là où la terre répond le mieux. Ils ne les taillèrent pas : ils les levèrent brutes, telles que la roche les donnait. Sur la rive est, en terrain découvert, ils dressèrent un anneau de onze pierres et une douzième au milieu, la pierre où l'on parle : les Pierres des Échos. Bien plus tard, les bâtisseurs du Pacte appelleraient chacune de ces pierres une « tharn ».
Dans les prés de l'ouest, les Oyants dressèrent une pierre seule : le menhir des Prés. Ils ne bâtirent rien d'autre, ni maison ni ville. Au centre de l'anneau, dit-on, une parole revient, nette et un peu plus grave. Longtemps après, les carriers disaient que le front de la carrière voisine renvoyait la voix. Les Oyants, eux, n'expliquaient rien.
D'autres commencements
Les Tresseurs, eux, disent que le monde est une tresse. Chaque jour y ajoute un brin, et rien ne s'y défait tout à fait ; mais les premiers brins sont au fond, sous tous les autres, là où plus personne ne peut les toucher. Les Suies ne racontent rien. Ils disent qu'ils sont nés de la roche fendue, dans le noir, et que le noir n'a pas de commencement.
Les hommes savent seulement qu'ils sont venus du Sud, et tard. C'est peut-être pour cela qu'ils écrivent tout. Aucun de ces récits n'efface les autres : ils se tiennent côte à côte, comme les pierres d'un même cercle. Le commencement est plus ancien que tous ceux qui le racontent.
Un monde trop grand
Au temps où l'on dressait les pierres, les Tresseurs vivaient déjà dans les grandes eaux dormantes de l'ouest et venaient pêcher jusqu'à la roselière. Les Suies creusaient les Monts Fendus, loin au nord-est. Les Lourds dormaient sous les tertres et les tourbières. Ces peuples ne se faisaient pas la guerre : ils étaient trop peu nombreux, et le monde trop grand. Quand les hommes montèrent par le sud de la vallée, là où elle s'ouvre, les pierres étaient déjà debout. Nul ne sait qui elles attendaient, ni si elles attendaient quelqu'un.










































