Traité des bêtes, des peuples et des contes

Bestiaired’Edranor

Ce que l’on voit dans la vallée des Échos, ce qu’on y devine, et ce qu’on y raconte à la veillée.

  1. ILivre premierLes bêtes de la valléepl. I–VIII
  2. IILivre deuxièmeLes bêtes des registrespl. IX–X
  3. IIILivre troisièmeLes peuples des margespl. XI–XIV
  4. IVLivre quatrièmeLes bêtes des contespl. XV–XX

Recueilli dans la vallée des Échos, au temps de la Reprise

Avant-propos

Ce que l’on voit, ce que l’on raconte

Dans la vallée des Échos, les bêtes sont celles de toutes les campagnes : on y chasse le sanglier, on y pêche la truite, le héron y guette dans les roseaux. L'étrange commence plus loin, et il ne se montre jamais d'emblée.

Les anciens disaient que le monde devient plus vieux à mesure qu'on s'éloigne du Bassin des Échos. Dans le Bassin, la part des hommes, on ne rencontre rien d'étrange. Derrière les seuils commencent les indices : un outil qui manque, une charrette qui ne revient pas, un lieu qu'on évite, des bêtes trouvées mortes. Hors de la vallée vivent les peuples anciens eux-mêmes.

Ce bestiaire suit ce chemin. Il commence par les bêtes que chacun peut voir, passe par celles que seuls les vieux registres nomment encore, puis par les signes des peuples des marges. Il finit par les créatures des contes, que personne n'a jamais vues, et que tout le monde connaît.

Livre premier

Les bêtes de la vallée

Ce que voient les colons dès les premiers jours : le gibier des bois, les oiseaux des prés, la vie de la rivière et du marais, et les bêtes qu'on amène avec soi.

Planche I

Le bois ancien et les chênaies

Le sanglier

Le seul gibier de la vallée, et le plus têtu.

Le sanglier vit dans le bois ancien, sous les chênes, là où la terre est lourde et où tombent les glands. On le voit rarement. On voit surtout ce qu'il laisse : la terre retournée comme par une charrue folle, une bauge de boue au creux d'un vallon, un tronc frotté à hauteur de hanche, lisse et gris.

C'est le seul gibier de la vallée. Les chasseurs le savent, et ils savent aussi qu'il ne revient que si on lui laisse son bois. Qu'on abatte les grands arbres, et les harpailles s'en vont ailleurs ; qu'on en laisse debout, et elles reviennent quelques jours plus tard, comme si rien ne s'était passé.

Ce qu'on en dit

Une laie défend ses marcassins rayés contre tout ce qui approche, homme, chien ou loup. Les vieux chasseurs disent qu'il faut entrer dans son bois comme on entre chez quelqu'un : sans bruit, et en sachant par où l'on sortira.

Les Lourds, quand ils descendent affamés des landes, mangent des sangliers comme des moutons. Un bois où les sangliers ont disparu d'un coup, sans que personne ait chassé, n'est pas un bois tranquille.

« Laisse-lui ses chênes, il te laissera tes sillons. »

Dicton des chasseurs du Sud
Planche II · Le chevreuil et le lièvre

Planche II

Les grandes prairies et les lisières

Le chevreuil et le lièvre

Les premiers à voir arriver les hommes, et les premiers à s'en écarter.

Au matin, dans les grandes prairies du Bassin, les chevreuils paissent à découvert. Au moindre bruit ils relèvent la tête, tous ensemble, puis gagnent la lisière en quelques bonds. Le soir, ils reviennent. Le lièvre, lui, ne quitte presque jamais les herbes hautes : on le devine plus qu'on ne le voit, jusqu'au moment où il part sous vos pieds.

Au-dessus des prés tourne la buse. Elle guette les mulots et les jeunes levrauts, et son cri, long et plaintif, est souvent le seul bruit d'un après-midi d'été.

Ce qu'on en dit

Les bergers d'autrefois disaient que les chevreuils sentent le temps avant les hommes : quand ils restent au bois en plein jour, la pluie n'est pas loin.

Un chevreuil trouvé mort qu'aucune bête n'a mangé n'est pas un bon signe. Derrière les seuils, les anciens le comptaient parmi les indices d'un Lourd : il tue en passant, et ne mange pas toujours ce qu'il tue.

« Où le chevreuil broute en paix, le pays est calme. »

Ce que disent les vieux

Planche III

Le marais, la roselière et les berges

Le héron cendré

Il reste des heures sans bouger. On apprend à le regarder deux fois.

Le héron cendré se tient dans l'eau jusqu'aux genoux, au bord des roseaux, le cou replié, immobile. Il attend une grenouille ou un poisson, et il peut attendre longtemps. Quand il s'envole, c'est lourdement, avec un cri rauque, en repliant le cou dans les épaules.

Il y en a toujours quelques-uns au marais et le long de la rivière. On finit par ne plus les voir, et c'est là que commence le proverbe.

Ce qu'on en dit

Au crépuscule, disent les pêcheurs des Saules, on prend parfois un Tresseur pour un héron : même immobilité, même silhouette haute et maigre dans la brume. Les Tresseurs sifflent comme le héron, le colvert et la grenouille, et l'on confond leurs appels avec ceux des bêtes.

D'où l'habitude, au bord des marais de l'ouest, de regarder un héron deux fois. Un héron qui ne s'envole pas quand on approche n'en est peut-être pas un.

« Un matin de brume, un pêcheur vit ce qu'il prit pour un héron. Le héron tourna la tête et siffla son nom. »

Récit des anciens

Planche IV

Le cercle, la vigie, les ruines et les bois

Les corbeaux et les corneilles

Ils vont où la terre se souvient.

Les corneilles tournent au-dessus des bois, de la vigie et du bourg. Les grands corbeaux sont plus rares, et plus fidèles : on les trouve sur les Pierres des Échos, autour de la vieille vigie, sur les ruines de la rive est. Au matin, ils se posent sur la pierre couchée du cercle comme sur un perchoir qu'on leur aurait gardé.

Ils mangent de tout, se souviennent de tout, et ne craignent pas longtemps les hommes qui ne leur font rien.

Ce qu'on en dit

« Les corbeaux vont où la terre se souvient », dit-on dans la vallée. Ce n'est pas un présage : c'est une remarque de bergers. Les corbeaux aiment les lieux anciens, les pierres chaudes et les ruines, et les lieux anciens sont justement ceux où la terre a le plus retenu.

Des corbeaux réunis au cercle à l'aube, tous ensemble et sans raison apparente, étaient pour les anciens l'un des signes du passage d'un Oyant.

« Les corbeaux vont où la terre se souvient. »

Dicton de la vallée
Planche V · Les bêtes des eaux

Planche V

La rivière, l'étang et le marais

Les bêtes des eaux

Truites, grenouilles, colverts et loutres : la vie la plus nombreuse de la vallée.

Nulle part la vallée n'est plus vivante qu'au marais. Les grenouilles vertes y chantent tout l'été, les canards colverts y mènent leurs canetons en file entre les nénuphars, les libellules rasent l'eau au-dessus des massettes et des laîches.

Dans la rivière, le long des blocs de calcaire pâle, la truite tient le courant, le nez à l'amont. On la pêche depuis toujours, et c'est souvent elle qui nourrit un bourg avant la première moisson. La loutre ne fait que passer : on voit ses traces sur une pierre plate, rarement la bête elle-même.

Ce qu'on en dit

Les Tresseurs ne pêchent pas au printemps, au temps des œufs et des nids, et ils ont gardé longtemps la mémoire de ceux qui l'ont fait. Pendant les Longs Hivers, on fauchait les roseaux au temps des nids et l'on vidait l'étang pour manger : c'est noué dans leurs tresses.

Pour eux, une roselière entière, jamais asséchée ni brûlée, vaut plus que tous les poissons qu'on pourrait y prendre en une saison.

« Un Tresseur n'oublie pas une offense : il la noue. »

Dit des Tresseurs

Planche VI

Les prés, les hauteurs et l'éperon des ruines

Les oiseaux des prés et des ruines

Hirondelles au ras des prés, buses au-dessus des hauteurs, chouettes dans les pierres.

Au printemps reviennent les hirondelles. Elles rasent les prés de fauche et la surface de l'étang, et nichent sous les avant-toits dès qu'il y a des toits. Au-dessus des hauteurs tournent les buses, et plus haut encore, les jours clairs, d'autres rapaces qu'on ne sait pas nommer.

Le soir, les chouettes sortent du bois ancien et des ruines de l'éperon. Les chauves-souris quittent les fentes de la vieille maçonnerie à la tombée de la nuit, par dizaines, et reviennent avant l'aube.

Ce qu'on en dit

On dit que les hirondelles ne nichent que là où l'on reste. Un bourg qui les voit revenir au deuxième printemps est un bourg qui tiendra.

Le silence des oiseaux est ce qu'on remarque en dernier, et ce qu'on devrait remarquer en premier. Au crépuscule, près du cercle, il arrive que tous les oiseaux se taisent ensemble : c'était pour les anciens le signe qu'un Oyant passait. Dans les Hauts Bois, avant la Veille du Col, il n'y avait plus un oiseau.

« Quand les oiseaux se taisent tous ensemble, écoute ce qu'ils écoutent. »

Ce que disent les vieux

Planche VII

Les lisières, les taillis et le bois ancien

Le renard et l'écureuil

Les habitants des bords : ni tout à fait du bois, ni tout à fait des prés.

Le renard vit aux lisières, dans les taillis de ronces, d'aubépines et de noisetiers qui bordent les prés. Il chasse le mulot, le lapereau, le poussin quand il en trouve. Il trotte à l'aube le long des haies, s'arrête, écoute, repart. Dans le bois ancien, l'écureuil roux le regarde passer du haut d'une branche de chêne, et l'insulte.

Tous deux profitent des hommes. Le renard vient rôder autour des premières basses-cours ; l'écureuil pille les noisetiers et les vieux fruitiers, et enterre ce qu'il ne mange pas.

Ce qu'on en dit

Une poule qui manque au matin, c'est un renard. Un outil qui manque au matin, derrière les seuils, ce n'en est pas un : c'est ce qu'on apprend aux enfants du bourg dès qu'ils ont l'âge de porter une hachette.

Les écureuils oublient la plupart des noisettes qu'ils enterrent. Les anciens disaient que la moitié des noisetiers de la vallée ont été plantés par eux, et que c'est leur façon de tenir registre.

« Le renard prend ce qu'on laisse. Les Suies aussi, mais eux laissent quelque chose. »

Dicton des charbonniers

Planche VIII

Autour d'un bourg établi

Les bêtes du bourg

Moutons, agneaux, poules et abeilles : les bêtes qu'on amène, et qui font un pays.

Les trois couples n'ont amené que ce que portaient deux charrettes. Les bêtes viennent ensuite, quand le bourg tient : des poules dans les cours, puis une basse-cour, puis des moutons dans une pâture bordée de haies, avec leurs agneaux au printemps. Au verger, on pose des ruches de paille sous les jeunes fruitiers.

Le pré devient bocage. C'est ainsi qu'on reconnaît de loin une terre habitée : aux haies, aux bêtes qui paissent derrière, à la fumée.

Ce qu'on en dit

Autrefois, à la trouée de la levée, on comptait les bêtes : les troupeaux passaient là et nulle part ailleurs, à des jours fixés. Un feu sur la vieille bergerie des Hauts annonçait la montée aux pâturages d'été.

Les voisins aussi comptent les bêtes des hommes, chacun à sa façon. Les Tresseurs échangeaient du poisson et des nasses contre des œufs et du fil de laine. Les Suies préfèrent le pain. Les Lourds, eux, mangent les moutons : des moutons qui manquent au matin, sans trace de loup, étaient le premier signe d'un hiver qui tournerait mal.

« Le pré devient bocage. »

Ce qu'on dit d'une terre habitée

Livre deuxième

Les bêtes des registres

Les vieux registres nomment des bêtes que la vallée d'aujourd'hui ne montre plus. On ne sait pas si elles reviendront.

Registre des Seuils · folio IX

Planche IX

Autrefois, les hauts pâturages

Le loup

Les registres le nomment. Personne, depuis la Reprise, ne l'a vu.

Les vieux registres nomment les loups sans s'y attarder, comme une chose ordinaire : une brebis prise aux hauts pâturages, une nuit de garde de plus à la bergerie, des traces dans la neige autour de l'enclos. Les pâtres des Hauts les connaissaient, les craignaient raisonnablement, et savaient les tenir à distance.

Aujourd'hui, la vallée n'en montre aucun. Les Hauts Bois sont fermés derrière le col, la bergerie est vide, et personne, depuis que les hommes sont revenus, n'a entendu de loup.

Ce qu'on en dit

Le loup a une place à part dans la mémoire de la vallée, à cause d'un hiver. Au quatrième des Longs Hivers, les bergers trouvèrent des brebis mortes dans la bergerie des Hauts, et ce n'étaient pas des loups : elles étaient ouvertes comme des sacs. Il y avait des empreintes grandes comme des auges, et des arbres brisés à hauteur de toit.

Depuis, dans la vallée, on dit « ce n'est pas un loup » pour parler d'un malheur qui n'a pas de nom.

« Ce n'étaient pas des loups. »

Ce que racontaient les bergers des Hauts

Registre des Seuils · folio X

Planche X

Autrefois, les eaux de l'ouest

Le castor

Nommé dans les registres, au temps où le Marais des Saules avait encore ses saules.

Les registres nomment aussi le castor, dans les eaux de l'ouest. On le connaissait à ses ouvrages plus qu'à sa figure : des barrages de branches rongées en travers des ruisseaux, des souches taillées en pointe au bord de l'eau, des arbres couchés dans le sens qu'il avait choisi.

Il ne reste rien de ces ouvrages. Le Marais des Saules n'a plus un saule : on les a coupés pendant les Longs Hivers, et personne ne les a replantés. Le nom est resté, les arbres non. Le castor n'est plus nommé après.

Ce qu'on en dit

Les Tresseurs se souviennent des saules, qu'ils tressaient autrefois en osier, et de la saison où on les coupa « sans un mot ». C'est dans leurs tresses. De ce qui vivait dans les saules, ils ne disent rien, ou rien qu'on ait compris.

Certains colons, le soir, croient entendre un claquement sur l'eau de l'étang. Une truite qui saute, sans doute.

« On a gardé le nom des saules. C'est tout ce qu'on a gardé. »

Ce que disent les vieux

Livre troisième

Les peuples des marges

Ils ne vivent ni dans le Bassin ni au bourg, et ne cherchent pas à y vivre. Chacun se révèle d'abord par des signes, jamais d'emblée. Voici comment les anciens les reconnaissaient, et comment ils racontaient la rencontre.

Planche XI

Les terres sauvages de l'est, peut-être encore le cercle

Les Oyants

Ils ressemblent à ce qu'ils dressent. On les prend pour des rochers.

Plus larges que deux hommes, voûtés, lents, la peau du grain et de la couleur du calcaire usé, tachée de lichen. Ils voient mal au grand jour et se guident à l'oreille : ils frappent deux pierres l'une contre l'autre, ou claquent de la langue, et écoutent ce qui revient. Ils parlent rarement, par grondements si bas qu'on les sent dans la poitrine plus qu'on ne les entend. Ils n'ont ni métal ni feu.

Ce qu'ils attendent, ce qu'ils craignent

Ils appellent les hommes « ceux qui arrivent », et distinguent mal leurs générations : pour eux, les nouveaux venus sont les mêmes qui reviennent, avec les mêmes dettes. Ils attendent que la parole donnée soit tenue, ou rendue en face, que les pierres restent à leur place, et qu'on garde les noms. Ils craignent les murs, les carrières trop proches du cercle, et l'oubli.

« Un peuple qui se souvient pour les autres finit par s'oublier lui-même. »

Proverbe des hommes
Leur histoire dans les Chroniques

La rencontre

Un bûcheron des Marches entend, derrière lui, deux pierres qu'on frappe l'une contre l'autre, puis plus rien. Il se retourne. Ce qu'il prenait pour un rocher couvert de lichen lève la tête. Cela ne dit rien. Cela l'écoute respirer.

Planche XII

Les Grandes Lennes, à l'ouest ; autrefois la roselière

Les Tresseurs

Au crépuscule, on les prend pour des hérons.

De la taille d'un homme, mais maigres, hauts sur jambes, longs de cou et de doigts. Leur peau est mouchetée comme l'eau sous les roseaux, leurs cheveux ressemblent à du jonc sec. Ils restent des heures immobiles dans l'eau jusqu'aux genoux. Ils pêchent à la nasse, tressent le jonc et le roseau, et gardent leur mémoire en nœuds, sur des cordes qu'ils chantent. En vieil édrain, on les nommait Ulenn, « ceux de l'eau dormante ».

Ce qu'ils attendent, ce qu'ils craignent

Ils appellent les hommes « ceux qui partent » : ils ont été laissés seuls deux fois. Ils attendent une roselière entière, jamais asséchée ni brûlée, le retour des échanges, pain, œufs, fil de laine et hameçons de fer contre poisson, roseau et nasses, et que les hommes restent, cette fois. Ils craignent le drainage, le feu dans les roseaux, les chiens, la pêche de printemps, un nouvel abandon, et le Lourd des tourbières.

« Un Tresseur n'oublie pas une offense : il la noue. »

Dit des Tresseurs
Leur histoire dans les Chroniques

La rencontre

Un matin de brume, au bout des madriers, un pêcheur des Saules vit ce qu'il prit pour un héron. Le héron tourna la tête et siffla son nom.

Planche XIII

Les Monts Fendus, au-delà de la forêt profonde

Les gobelins de suie

Ils ne font pas la guerre : ils font disparaître des choses.

À hauteur de poitrine d'homme, secs et nerveux, longs de bras, les doigts très habiles, la peau gris-brun. Ils ont de grands yeux sombres faits pour le noir et des oreilles mobiles, et se frottent de suie : c'est la marque de leur clan, et celle du deuil. Ils vivent en clans dans des galeries si anciennes que personne ne sait qui les a creusées. On les appelle aussi les Suies ; en vieil édrain, Skerr, « ceux de la roche fendue ».

Ce qu'ils attendent, ce qu'ils craignent

Ils prennent ce qu'on laisse sans garde et laissent parfois autre chose à la place : un caillou veiné de minerai, un champignon, un os sculpté. Pour les hommes, c'est un vol ; pour eux, c'est une offre. Si l'on répond, l'échange continue. Si l'on pose des pièges, une charrette ne revient pas. Ils veulent du charbon, du fer travaillé, du pain, et qu'on les laisse dans le noir. Ils craignent la fumée dans leurs galeries, les galeries qu'on mure, les chiens, les soldats et les Lourds.

« Ils sentent la suie des deux côtés. »

Dicton de la vallée sur les charbonniers
Leur histoire dans les Chroniques

La rencontre

Au matin de la Querelle des Galeries, un vieux Suie sortit de la cavité, les mains ouvertes, un sac de minerai sur l'épaule. Il le posa sur la pierre et attendit qu'on y mette quelque chose.

Planche XIV

Les tertres des Hautes Landes, la tourbe des Grandes Lennes

Les Lourds

Un Lourd n'est pas une armée. C'est un événement.

Plus hauts qu'un toit, voûtés et lents, la peau de tourbe et de pierre, couverte de mousse et de terre. On ne les voit presque jamais en entier. Ils vivent seuls et très vieux, et dorment des années sous les tertres. Les hivers durs les réveillent affamés. Ils ne sont pas cruels : ils sont énormes, et ils ont faim. En vieil édrain, on disait vorn ; le Sud dit « trolls ».

Ce qu'il change

Tant qu'un Lourd est là, la vie s'organise autour d'un endroit où personne ne va. Des marchands cessent d'emprunter un pont, une rumeur court, la pierre n'arrive plus, les chantiers s'arrêtent. Puis il repart. Les registres en gardent deux : celui qui dormit tout un hiver sous la première arche du pont des Marches, et celui qu'on arrêta au col, au quatrième des Longs Hivers.

« Une colline qui marche. »

Hask, Veilleur du pin du Guetteur
Leur histoire dans les Chroniques

La rencontre

Il n'y en a qu'une par vie, et encore. Hask, le Veilleur posté dans le pin du Guetteur, vit ce qui venait. Il le dit en quatre mots : « Une colline qui marche. »

Livre quatrième

Les bêtes des contes

Ce qu'on raconte à la veillée, et ce que chantent les Basses-Terres. Aucun de ces récits n'a jamais été vérifié. Aucun ne décrit une bête que quelqu'un ait vue de ses yeux, et tout le monde en connaît au moins un.

Planche XV

Dans les chansons des Basses-Terres

La vouivre

Un serpent ailé qui boit aux sources, toujours dans le vallon d'à côté.

Les chansons des Basses-Terres disent que la vouivre garde les sources. Elle a le corps d'un serpent, des ailes comme des voiles, et ne vient boire qu'à la nuit, quand la brume monte de l'eau. Le voyageur qui la surprend perd son chemin jusqu'au matin ; celui qui la suit ne revient pas. Elle n'est jamais dans le village où l'on chante : toujours dans le vallon d'à côté, ou dans celui d'après.

Ce qu'en disent ceux qui savent

Les Tresseurs rient, puis cessent de rire. Pour eux, la vouivre du Sud est un Lourd raconté par des gens qui n'en ont jamais vu : une bête énorme qui descend la nuit le long d'un ruisseau, cherche un gué et boit dans la brume. Il n'en faut pas plus, disent-ils, pour qu'un voyageur effrayé lui voie des ailes.

« Ne bois pas à la source où la brume ne se lève pas. »

Chanson des Basses-Terres

Planche XVI

Dans les contes des carriers du Sud

L'ogre des carrières

Il vient au bruit du pic. Les carriers chantent pour couvrir leurs coups.

Les carriers du Sud racontent qu'un ogre vit dans les carrières abandonnées. Il dort sous les éboulis et se réveille au bruit du pic. Il mange les moutons, puis les chiens, puis les apprentis qui travaillent seuls. Pour le tromper, disent-ils, il faut chanter en frappant la pierre : l'ogre n'entend plus les coups, seulement la chanson, et il se rendort.

Ce qu'en disent ceux qui savent

Dans la vallée, on sait que les Lourds seraient attirés par les coups répétés, le marteau, la cloche, le pic de carrière, et qu'ils mangent des moutons. Les vieux de la vallée pensent que l'ogre du Sud n'est rien d'autre : un Lourd vu de loin, un soir, par un carrier qui s'est enfui avant de le voir en entier. Qu'on chante en taillant la pierre ne fait de mal à personne.

« Chante en frappant, ou frappe moins fort. »

Conseil des carriers du Sud

Planche XVII

Dans les chansons des Basses-Terres

Le dragon du Sud

Les chansons en sont pleines, et le placent toujours loin.

Il y a des dragons dans toutes les chansons du Sud. Ils dorment sur l'or des rois morts, passent dans les orages au-dessus des villes et emportent les troupeaux. Chaque chanson les place un peu plus loin que la précédente : au-delà du fleuve, au-delà des collines, au-delà des Monts Fendus. Aucun registre de la vallée ne nomme de dragon, et aucun Veilleur n'en a jamais noté.

Ce qu'en disent ceux qui savent

Il n'y a pas de dragons, sinon dans les contes du Sud. Les Tresseurs disent que les dragons, les vouivres et les ogres sont des Lourds racontés par des gens qui n'en ont jamais vu. Les hommes de la vallée ajoutent que le Sud a toujours préféré les monstres qui volent loin aux voisins qui dorment près.

« Le dragon est toujours de l'autre côté de la colline. »

Dicton des Basses-Terres

Au coin du feu

Les contes de la vallée

Ceux-là ne viennent pas du Sud. On les raconte ici, aux enfants surtout, et chacun cache une leçon.

Planche XVIII

Sur l'enceinte brisée de la vieille vigie

La Sentinelle creuse

Une armure vide qui ferait encore sa ronde.

Le conte

Les soirs de lune, disait-on sur la rive est, une armure vide fait encore sa ronde sur l'enceinte brisée de la vigie. Elle ne parle pas. Elle marche de la porte au rempart, s'arrête, regarde vers le nord, et reprend sa ronde. Si un enfant grimpe sur le mur, elle se retourne.

Ce qu'en disent ceux qui savent

Ce sont les Demeurants qui la racontaient, aux enfants surtout, pour qu'ils ne jouent pas dans une ruine qui s'écroulait. Les morts ne reviennent pas, et une armure vide ne marche pas. Mais la vigie s'écroulait vraiment, et le conte a gardé plus d'un enfant en vie.

« Ne monte pas sur le mur : la Sentinelle y fait sa ronde. »

Ce que disaient les Demeurants à leurs enfants

Planche XIX

Dans le vieux bois humide

La racine qui crie

Une racine en forme d'homme, qu'il ne faut pas arracher.

Le conte

Dans le vieux bois humide, disent les mères, pousse une racine en forme d'homme. Elle a des bras, des jambes, une petite tête ronde. Celui qui l'arrache l'entend crier, et ce cri le suit jusqu'à la maison. On ne doit cueillir, au bois, que ce qu'on connaît.

Ce qu'en disent ceux qui savent

C'est un conte de mère, pour qu'on ne cueille pas n'importe quoi. Il y a au bois des champignons et des racines qui tuent, et un enfant qui a peur d'une racine n'en mange pas. Les Tresseurs rient quand on leur en parle.

« Au bois, ne cueille que ce que tu sais nommer. »

Ce que disent les mères

Planche XX

Sous la motte du géant abattu

La voix sous les racines

On entendrait parler sous la terre.

Le conte

Depuis la Nuit des Grands Vents, qui abattit deux géants de la vallée, on entendrait parler sous la motte de l'un d'eux. Pas des mots : des voix basses, un rire qui claque, parfois un bruit de pierre. On dit qu'il ne faut pas s'asseoir sur les racines pour manger, sous peine de retrouver son pain entamé.

Ce qu'en disent ceux qui savent

Les bûcherons disent que c'est le vent dans les racines. D'autres disent que la terre, dessous, est tassée comme le sol d'une maison, et qu'elle sent la suie. Personne n'a creusé pour savoir. Ceux qui connaissent les Suies disent qu'il vaut mieux, en effet, ne pas creuser, et laisser de temps en temps un morceau de pain sur les racines.

« C'est le vent. Laisse quand même le pain. »

Ce que disent les bûcherons

Ce bestiaire s’arrête là où commencent vos terres. Ce que vos gens verront au-delà des seuils, c’est votre chronique qui le dira.